Un site pour lire entre les lignes de Patrick Modiano
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Modiano ou les Intermittences de la mémoire ● Un très intéressant colloque international Modiano, intitulé Modiano ou les Intermittences de la mémoire, s’est tenu les 20, 21 et 22 novembre 2008 à l’Université de Paris X-Nanterre. Les deux organisateurs du colloque en étaient Anne-Yvonne Julien (Université de Poitiers) et Claude Leroy (Université de Nanterre). ● Présentation générale « Sur un chemin singulier, Patrick Modiano sème, depuis plus de trente ans, romans ou récits que leur couleur autobiographique rapproche. Il en est pour s’irriter de cette monodie passéiste. Nous nous intéresserons au contraire au trajet obstiné d’une oeuvre qui réaffirme inlassablement l’urgence de dire ce qui fait trou dans une identité et la nécessité absolue de transcrire les intermittences de la mémoire, de leur faire prendre langue. Intermittences de la mémoire individuelle ? Sans doute mais celles-ci se voient étrangement confondues avec les intermittences de la mémoire collective sur les pans ombreux de notre Histoire. La force de cette œuvre contemporaine tissée de mélancolie est peut-être là, dans cette manière inimitable de repérer des discontinuités existentielles ou de douloureux suspens de la mémoire et d’y trouver remède par une écriture inventive, aux parrainages multiples, qui se renouvelle subtilement et se joue des codes littéraires et des étiquettes génériques trop étroites. La confidence et la fable occupent chez Modiano des espaces mitoyens… Notre réflexion se nourrira d’apports critiques pluriels pour se faire enquête sur des textes traversés par la hantise de l’amnésie et l’inventaire toujours recommencé des hasards croisés du présent et du passé. » ●
Présentation des interventions Bruno Blanckeman, Université de Rennes II « Modiano, À titre
de… »
Le titre d’un livre en constitue une saisie substantielle –
ce dont l’on se souvient longtemps après avoir lu. Je me propose de montrer
comment Patrick Modiano joue de ce phénomène aux confins d’une mémoire
décalée – la puissance d’impression des titres – et d’un oubli partiel –
l’occultation des récits eux-mêmes. Deux axes seront favorisés : -comment les titres, marquant
selon différentes modalités un rapport sensible au passé, subsument les
romans, les faisant passer du temps continu de circonstances lointaines à
celui, poétique, d’une durée a(na)chronique; -comment des échos s’établissent
d’un titre à l’autre et comment certains circulent à l’intérieur de récits
autres que ceux qu’ils nomment. L’écrivain invente ainsi en pointillés une
mémoire interne à l’œuvre, avec ses effets de résonance et d’altération, d’effacement
et de résurgence, qui calque un rapport au temps, de soi et de l’histoire,
placé sous le signe des intermittences. Claude Burgelin,
Université de Lyon II « Textes autofictionnels ou
autobiographiques de Modiano : anatomie d’une mémoire » En s’appuyant sur les textes les plus autobiographiques ou autofictionnels de Modiano, tenter de dépeindre le mode de fonctionnement de sa mémoire. Voir la fonction qu’y jouent ellipses, omissions et oublis, pourquoi il lui est nécessaire que les pièces de ce puzzle ne s’emboîtent pas, que les quêtes du passé qu’il met en scène demeurent inabouties et lacunaires. Etudier le recours obsédant à la répétition, à la reprise obsessionnelle des mêmes scènes ou des mêmes signifiants avec ou sans variations. Comment aussi la mémoire de Modiano semble avoir comme absorbé la mémoire paternelle et celle de l’époque qui l’a précédé. Analyser ainsi la relation de la mémoire et de l’imaginaire, comment ils se nourrissent l’un l’autre au point de se confondre. Par là même essayer de cerner le rapport qu’a Modiano à une mythomanie qui devient paradoxalement chez lui outil de véridiction. C. Camelin, Université de
Poitiers « Modiano et La ‘ mémoire des vêtements’, à partir de La
Ronde de nuit, Villa triste, Livret de famille et La petite Bijou » « J'ai la mémoire des vêtements », écrit le narrateur de « Villa triste ». Chaque personnage est présenté par ses vêtements, le narrateur lui-même se souvient de la couleur de sa cravate ou de ses semelles de crêpe le jour où a eu lieu tel événement important. On essaiera de montrer comment la « surface », qui semble « superficielle », révèle un fonctionnement de la mémoire fondé sur les sensations, ainsi qu'une éthique « profonde » où le dandy s'oppose à la fois aux snobs et aux idéologues. Felipe Cammaert,
Universida de Lisboa, Portugal « Les souvenirs inventés
de Patrick Modiano, Claude Simon et Antonio Lobo Antunes » Dans les écritures romanesques qui font de la mémoire un élément clé du processus de constitution de la fiction, on est souvent confronté à des situations dans lesquelles les souvenirs se revendiquent d’une logique purement fictionnelle. En effet, les limites entre autobiographie et fiction semblent à tel point brouillées que la faculté remémorative aboutit à ce que l’on pourrait appeler des « souvenirs inventés », à l’image des « souvenirs d’une autre personne de qui je les avais appris » dont parle le narrateur proustien dans l’excipit de « Combray ». La thématique autobiographique occupe une place prépondérante dans les œuvres de Patrick Modiano, de Claude Simon et d’António Lobo Antunes. Or, au-delà de l’interrogation relative à l’exactitude des faits racontés, c’est la fonction créatrice de la mémoire dans la construction d’un univers fictionnel qui nous intéresse ici. Cette réflexion sur les souvenirs inventés chez Modiano, Simon et Lobo Antunes nous mènera donc vers des problématiques plus vastes, telles que la question identitaire, la tension entre mémoire collective et mémoire individuelle dans une perspective historique, la notion d’autofiction, ou bien celle de la représentation de la réalité dans la littérature. Thomas Clerc,
Université Paris X « Modiano est-il un auteur
rétro ? » Quel est le point commun entre Maurice Sachs et Michel Foucault ? Modiano. Soit un auteur contemporain, déjà classique, reconnu d’emblée comme un des écrivains français les plus repérables dans le paysage littéraire actuel, depuis la fin des années 70. On s’interrogera sur ce qu’il faut entendre chez Modiano, par « auteur contemporain » : car du rapport à Maurice Sachs au danger pointé par Foucault d’une « mode rétro » à propos du film Lacombe Lucien de Louis Malle (dont Modiano a écrit le scénario), il s’agit bien d’une certaine image de la littérature française que dessine l’auteur d’Un pedigree. Image complexe en ce qu’elle pose la question brûlante du « rétro » comme enjeu culturel et littéraire. Dervila Cooke, Saint Patrick’s College, U. de Dublin « De la flânerie historique ? Rue des
boutiques obscures (1978), Chien de
printemps (1993) et Dora Bruder (1997)». Le narrateur modianien est en général un individu plutôt solitaire et sans racines, qui se sent davantage chez lui dans la rue que dans les chambres d’hôtel et les appartements temporaires qu’il habite. Il est entouré de tout ce qui est transitoire. Toutes ces caractéristiques, et surtout le fait que c’est un observateur qui circule dans le tissu urbain, ouvert aux rencontres et aux évènements apportés par le hasard, font qu’il ressemble aux narrateurs marcheurs de la poésie de Baudelaire, poète que Benjamin considérait comme étant lui-même une des incarnations du flâneur. Qui dit « flânerie » dit souvent aussi « lenteur ». Chez Modiano, la lenteur se manifeste moins comme une décélération physique que comme une volonté d’enregistrer les choses en prenant le temps qu’elles exigent. Les narrateurs modianiens sont attachés à ce qui a été vécu dans certains lieux, recreusant sans cesse les mêmes périodes historiques. Et bien qu’ils doivent constamment faire face à l’incomplétude, ils connaissent l’art de créer des béances qui exigent du lecteur un effort imaginatif ou émotionnel. C’est ainsi que Modiano offre à ses lecteurs une sorte de flânerie virtuelle, en colorant les rues de Paris des événements personnels et historiques qui y ont eu lieu. Anny Dayan
Rosenman, Université Paris VII « Modiano. De la figure du père aux figures de
l'Histoire » Chez Modiano le rapport à l'Histoire est, dans un premier temps, inextricablement lié à la figure du père, dessinant une inquiétante collusion entre victimes et bourreaux, en une identification fascinée et un brouillage que traduisent les images de kaléidoscope, de manège ou des renversement provocateurs. Je me propose de suivre la manière dont va s'opérer dans l'écriture, une désintrication de ces figures et un retour à l'Histoire sous d'autres modalités : celle de la quête -enquête propre à toute une génération dans Rue des Boutiques obscures , la prise en charge d'un destin collectif à travers une à travers une destinée individuelle dans Dora Bruder. Modiano. De la figure du père aux figures de l'Histoire.
Anna Dolfi, Université de Florence « La nuit - ses marges - les
ombres dans l’œuvre romanesque de Patrick Modiano : entre littérature et
photographie » Catherine Douzou,
Université Lille III « Du blanc de la mémoire aux blancs de l’écriture » L’œuvre de
Modiano accorde une large part au blanc : blanc des lumières, des
paysages, des visages et des voix décomposés, des voix blanches précisément,
mais aussi blanc qui organisent ses fictions mystérieuses. Celles-ci peuvent
se construire sur des structures d’enquête (Rue des boutiques obscures, 1978), ou débuter en une atmosphère
étrange où le narrateur avoue d’emblée son incompréhension de ce qui (lui)
arrive (Villa triste 1975, Accident nocturne, 2003). L’amnésie,
très présente dans les premières œuvres, est une des formes les plus fortes
de cette blancheur. Pourtant, l’écriture parvient à se produire, une histoire
-des histoires en reflet- à se composer, même si l’ensemble établit les
contours d’un échec, d’un narrateur ou d’un personnage à l’identité toujours
imprécise, voire fantomatique. C’est
ce paradoxe qu’on se propose d’explorer à travers la notion de blanc, de la
fiction et de la narration, qui interroge la mémoire et ses intermittences,
les rapports aux modèles littéraires et picturaux, à l’histoire personnelle
et collective. Johnnie Gratton, «Livret de famille : Modiano et l’accueil des
orphelins de l’Histoire » Il s'agira d'examiner le statut générique hybride du livre de Patrick Modiano à partir du constat paratextuel d'un éclatement de cadre(s), rupture qui ouvre la voie à l'"autofiction" (Doubrovsky), voire, plus généralement, au "récit incertain"(Jean-Claude Pirotte). Parmi les incertitudes thématiques qui en découlent, on relèvera celle qui brouille la distinction entre filiation et affiliation, pour mieux souligner la manière dont l'autofiction, loin d'être chez PM une pratique de l'ironie, donne lieu à une pratique de l' "hospitalité narrative" (Ricœur): accueil, ou adoption empathique, au sein du livret de famille, des orphelins de l'Histoire. Anne-Yvonne Julien,
Université de Poitiers « Du mémoriel au surréel dans les
romans de Modiano (Villa triste
(1978), Remise de peine (1988), Fleurs de ruine ( 1991)) » Les narrateurs modianiens semblent rechercher les havres protecteurs que constituent certains lieux du souvenir individuel. Or ces espaces, souvent de nature urbaine, ont le privilège d’être des lieux « aimantés ». Nous en sélectionnerons quelques uns : le garage refuge de la Nationale 201 dans Villa triste (1975), où un soir pas comme les autres, le personnage-narrateur accompagné de son amie se voit converser avec un oncle gardien du passé ; la maison de « la rue du Docteur Dordaine », située en bordure de Bièvre, qui accueille les visions d’une enfance à demi abandonnée dans Remise de Peine (1988) ; la Cité universitaire et ses pavillons éparpillés dans Fleurs de ruine (1991) où circulent, dans un climat babélien, vrais et faux étudiants, « jeunes » et « aventureux » par vocation. L’espace sélectionné par l’effort de rétrospection admet la dynamique d’une métamorphose qui rend très proches, chez Modiano, le mémoriel et le surréel. Il reste assurément à analyser les modalités ainsi que les enjeux structurels et génériques de cette étrange dérive… Alain Kleinberger, Etudes cinématographiques, Université Paris
X « Modiano, scénariste de
la mémoire historique » Si l'influence du cinéma dans l'œuvre littéraire de Patrick Modiano a été solidement établie, si le caractère "cinématographique" de son style a souvent été remarqué par la critique, si la présence des films dans les romans a donné lieu à de belles analyses intertextuelles, la contribution du romancier aux films Lacombe Lucien (Louis Malle, 1974) et Bon voyage (Jean-Paul Rappeneau, 2003) n'a pas été véritablement étudiée pour ce qu'elle est : un travail de scénariste. C'est cette lacune que notre communication, qui s'inscrit dans le cadre des études cinématographiques, aimerait contribuer à combler." Thierry Laurent, Université Paris IV « La quête de l'état-civil
dans l’œuvre de Patrick Modiano » Les causes de cette quête d’état-civil : des personnages abandonnés sans passé, d'autres, instables, ayant besoin de repères pour se rassurer, plus généralement, une volonté de lutter contre l'oubli ou de recréer une mémoire ; ses formes : des investigations quant à la généalogie, la rédaction de notices biographiques des ancêtres, l'obsession des documents liés à la naissance, l'art de discerner le vrai du faux et la tentation de créer un état-civil romanesque ; ses aboutissements : de l'enlisement démoralisant dans la complexité de la recherche aux résolutions d'énigmes, un bilan assurément contrasté. Claude Leroy, Université Paris X « "Buée de femmes"
ou "Femmes sans tain" dans l’univers romanesque de
Modiano » Du statut incertain des figures féminines chez Modiano : femmes en fuite, rêvées, un peu spectrales, passantes d'entre deux mondes à tout point de vue… Jacques Lecarme, Université Paris III « 1968-2008 : les quatre
versions de La Place de l'Etoile »
Lorsqu’on compare les différentes versions éditoriales de La Place de l’Etoile, on constate que la préface (talentueuse et tendancieuse) de Jean Cau disparaît, dès la seconde reprise du texte en « Folio » .Les variantes et surtout les ratures sont importantes, et tendent à atténuer les provocations de la version originale, mais aussi l'antisémitisme du second degré, et l'antisionisme ludique, perceptibles dans la version originale. Une troisième version en collection « Folio », comprend des corrections moins nombreuses, mais significatives d'un processus de normalisation. L'auteur de Dora Bruder, dans ses entretiens, semble vouloir concilier l'esprit de son premier roman avec sa conviction profonde d'aujourd'hui. La lecture et l'écriture de ce récit de 1968 changent donc, en même temps que se déplacent l'horizon littéraire et la perspective historique. Enfin, dans le cadre des commémorations patrimoniales de 1968, Gallimard réédite dans la collection blanche, la dernière version de « Folio », sans reprendre la préface de l'infortuné Jean Cau. Au-delà de ces péripéties péritextuelles, on s'interrogera sur le parcours qui mène Modiano du second degré parodique et subversif à un premier degré, toujours plus simenonien, de la place de l'étoile et de la ronde de nuit à un pedigree rare et subtil et à un café de la jeunesse perdue, aussi étrange qu'inquiétant. Dominique Meyer-Bolzinger, Université de Mulhouse « La maison, lieu de
mémoire dans l’œuvre de Modiano » La maison est un lieu clef de l’imaginaire, tout particulièrement chez Modiano, où elle trouve de nouvelles valeurs liées à la permanence du passé et aux intermittences de la mémoire : depuis l’appartement du quai Conti éclairé par les projecteurs des bateaux-mouches — la chambre de l’enfance — jusqu’aux nombreux jardins abandonnés décrits dans l’œuvre. On étudiera le système des maisons dans Rue des Boutiques obscures et sa relation avec l’enquête ou la quête de la mémoire : château sous séquestre, chalet perdu dans la neige ou bâtiment dépecé par des oiseaux prédateurs. Les lieux de l’intimité suivent et scandent le déroulement de l’enquête, en soulignent la difficulté et l’objet tout particulier, la mémoire, l’identité. Car les maisons sont, bien sûr des images de la psyché, des réceptacles de la mémoire. Et la mémoire de l’amnésique renaît précisément au seuil même de ces maisons. Alan Morris, « Des dimanches pas si doux: Dimanches
d’août, de Patrick Modiano » Cette
communication portera sur Dimanches
d’août, un des romans les moins étudiés de Patrick Modiano. Mon but sera
de démontrer que l’Occupation y joue un rôle beaucoup plus grand qu’il ne
paraît au premier abord. Les références à Aimos, acteur célèbre tué pendant
les combats de la Libération, et à Pagnon (membre de la bande de la rue
Lauriston), par exemple, sont des clins d’œil plus ou moins explicites aux
années noires de 1940 à 1944, et j’entends montrer que Modiano en fait autant,
bien que moins visiblement, en nommant trois autres personnages, Paul
Alessandri ainsi que M. et Mme Neal. La plupart des lecteurs supposeront que
ces trois personnages sont entièrement fictionnels. Cependant, des personnes
portant les mêmes noms ont bel et bien existé, et figurent dans la presse et
des livres des années 1945 à 1949, que Modiano a sûrement consultés. Paul
Alessandri faisait partie de la Gestapo française, et était associé à la
bande de la rue Lauriston ; M. et
Mme Neal ont été impliqués dans une affaire qui s’est terminée par un procès,
et dont un des accusés était également un ancien gestapiste français. Puisque
le Paul Alessandri du roman est directement impliqué dans la disparition de
la compagne du narrateur, Sylvia Heuraeux, je suggérerai qu’en faisant
disparaître Sylvia de cette façon, Modiano fait autre chose que de
réarticuler tout simplement son habituelle préoccupation avec les ravages du
Temps et l’érosion des choses et des êtres, à savoir qu’il réexprime son
obsession (tout aussi habituelle) de l’Occupation, et de la manière dont
cette période génère des sentiments d’absence et de détresse des décennies
plus tard. Voilà donc ce qu’on peut appeler le sens caché de la disparition
de Sylvia et du paradis. C’est donc grâce à cette toile tissée entre les
souvenirs du passé et les sentiments du présent que je pourrai renouer avec
le grand thème du colloque lui-même : ‘Modiano
ou les intermittences de la mémoire’. Wolfram Nitsch,
Université de Cologne, Allemagne « Le passé capté : mémoire et
technique chez Patrick Modiano » Dans l’œuvre de Modiano, le travail
de la mémoire est souvent décrit à l’aide de métaphores techniques. Quand le
passé recherché par ses narrateurs émerge de l’oubli, il semble éclairé par
un projecteur, transmis par un réseau téléphonique ou bien capté par un poste
de radio. Dans ma communication, je me propose d’étudier les fonctions de ces
images ‹médiologiques› dans quelques-uns de ses romans sur Paris (notamment
dans Rue des boutiques obscures et Fleurs de ruine), en tenant compte des
traditions littéraires et linguistiques d’où elles proviennent. Mon hypothèse
de travail est qu’elles reflètent d’une manière très suggestive l’ambivalence
face à l’histoire qu’éprouvent les protagonistes de Modiano, leur séduction
par un passé scintillant, mais aussi l’inquiétude que leur inspire
l’irrémédiable spectralité du temps perdu. Sylvie Robic, Université Paris X « Françoise Dorléac, fantôme
modianesque » « Je me souviens particulièrement du mois de juin 1967. C’est le samedi 24 que j’ai reçu une lettre m’annonçant que l’on acceptait de publier mon premier livre. Il faisait beau. J’étais dans le quartier du parc Montsouris et de la place de Peupliers. Je me sentais léger, heureux pour la première fois depuis longtemps, comme si je débouchais à l’air libre, en plein soleil, après avoir marché dix ans dans un tunnel. Mais deux jours plus tard, j’ai appris l’accident. C’était, de nouveau, un rappel à l’ordre, me confirmant, d’une manière définitive, la cruauté de la vie. » « L’accident » dont parle Patrick Modiano, est celui qui tue, à vingt-cinq ans, sur la route de l’aéroport de Nice, l’actrice Françoise Dorléac. Il l’écrit dans un texte publié en 1996, en préface à l’entretien que, pour la première fois, Catherine Deneuve a accepté de donner sur sa sœur. Prologue d’une vingtaine de pages, le texte de Modiano est magnifique dans son art de suggérer, entre elle et lui, qui ne se sont objectivement pas connus, un entrelacs d’affinités souterraines, intimes et esthétiques. Françoise Dorléac racontée par Patrick Modiano est moins la banale anticipation des héroïnes de ses livres que, littéralement, leur fantôme. Elle participe pleinement du travail délicat, lacunaire, obsessionnel, discontinu, d’auto-fiction de l’écriture modianesque, éclairant à la fois l’imaginaire de l’écrivain et sa relation au cinéma.
Laurence Schifano,
Etudes cinématographiques, Université Paris X « Les inserts photographiques dans
les récits de Modiano » Stratégiquement introduite aux points forts du récit (incipit et fin des Boulevards de ceinture, incipit de La Petite Bijou), ou disséminée à travers la trame narrative (Livret de famille, Chien de printemps), la photographie hante littéralement les récits de Modiano. A la périphérie ou au centre de la quête, elle participe de l’anamnèse, dont elle enclenche ou réactive ou nourrit ou creuse le processus décevant. Nous nous proposons, au terme d’un inventaire diachronique, d’en dégager le statut narratif de marqueur temporel et de leitmotiv, et d’en analyser les résonances poétiques. Ce travail permettra une confrontation avec les textes théoriques majeurs de W. Benjamin et de Roland Barthes comme avec l’utilisation d’inserts comparables dans des récits contemporains (A. Robbe-Grillet, Jean Cayrol, J.J. Schuhl). Pierre Schoentjes, Université de Gand, Belgique
« Lumières et ombres de l’ironie chez Modiano » Loin des écritures contemporaines que certains nomment
« ludiques » et dans lesquelles l’ironie constitue un véritable
registre de base, c’est par touches que l’ironie se manifeste dans l’œuvre de
Modiano. L’ironie de Modiano n’est pas monolithique ; elle s’inscrit
simultanément dans la construction du récit et dans le travail de la
langue : l’ironie verbale a sa place dans l’œuvre à côté de l’ironie de
situation. Ce qui les rapproche toutefois c’est la manière dont Modiano fait
appel au lecteur simultanément pour fixer les hasards significatifs de
l’histoire et pour démêler les non-dits de l’enquête. S’il existe
certes une ironie assumée ouvertement par les personnages, voir par l’auteur
lui-même dans des moments particulièrement forts de Un Pedigree,
l’essentiel de l’ironie fait l’économie de signaux forts et privilégie la
voie indirecte de l’allusion. En faisant appel à l’ironie dans la mise en
scène de ses personnages, Modiano leur confère une épaisseur qui est aussi
celle de d’une œuvre exploitant tous les jeux de l’implicite et de
l’explicite, de l’ombre et de la lumière. Francis Vanoye,
Université Paris X « Comment je me suis identifié à
Modiano » Cette intervention se présente comme une sorte de témoignage de lecteur, comme exploration, essai d'élucidation d'une singulière expérience d'inquiétante familiarité, vécue au fil du temps à la lecture des récits de Patrick Modiano. Ces textes engendrent en moi, de manière sporadique mais répétée, insistante, une sorte de trouble identitaire. Comme si leurs personnages-narrateurs étaient des doubles de moi-même, marchant sur les traces de temps et de lieux que j'ai hantés. D'où vient cette impression, comment se forme-t-elle? De nombreux points communs biographiques, l'alliance de détails précis (noms de lieux et de personnes, itinéraires, événements) et de zones floues renforçant l'impact des similitudes. De l'absence de métaphores et de l'usage de répétitions (des noms, des mots, des gestes et des situations) s'inscrivant moins comme choix rhétorique que comme posture existentielle. De flottements identitaires, glissements du masculin au féminin, phénomènes de dépossession, expérience du vide. D'une posture existentielle plus fondamentale encore: celle de la distance, non sans rapport avec le goût des romans et des images (photographie, cinéma). Dominique Viart, Université
Lille III « L’impossibilité de l'Histoire » La communication portera sur la présence à la fois insistante mais estompée, lancinante et impossible de l'Histoire dans les textes de Modiano. Le projet envisagé est de soumettre cette question à une double étude : d'une part du contexte esthétique et intellectuel dominant à l'époque de la publication des oeuvres - et auquel les oeuvres de PM, réagissent pour partie ; d'autre part de l'économie propre à l'oeuvre, qui contribue à configurer de nouveaux modèles d'écriture de l'Histoire dont certains connaîtront leur plein développement après les années 80 (notamment sous les aspects dominants de l'enquête, de la spéculation, de l'hypothèse, de la fiction de témoignages et d'archives). Bien sûr, dans cette hypothèse, la difficulté rencontrée dans le récit des "histoires" vaut aussi pour métaphore de la difficulté à écrire l'Histoire ... Philippe Zard , Université Paris X « Modiano
et son complexe, la carnavalisation
de la mémoire dans La Place de l’Etoile » On lit souvent qu’il y a deux Modiano ; on pourrait tout aussi bien dire qu’il n’y en a qu’un ou qu’il y en a trois, tant La Place de l’Etoile, son premier roman, relève d’une veine absolument singulière. L’année même où l’Alexander Portnoy de Philip Roth réglait son compte à sa famille en déballant ses fantasmes à un psychanalyste, Patrick Modiano allongeait sur un divan un autre juif, Raphaël Schemilovitch, qui y libérait ses fantômes. Le roman est un grand carnaval de la mémoire : mémoire française, mémoire juive, mémoire de l’antisémitisme et du franco-judaïsme, autant de mémoires qui s’entrechoquent et se contaminent jusqu’à former un magma aussi scandaleux que désopilant. Etudier la signification de ce carnaval mémoriel de La Place de l’Etoile revient à se demander à quelle obscure nécessité il répond, à quels interdits il renvoie, mais aussi à s’interroger sur les raisons de l’inexorable exténuation de cette veine comique et transgressive dans l’œuvre ultérieure. |
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