Obsèques de Jeanne-Marie : sermon
Homélie pour les funérailles de Jeanne-Marie, à Rhinau le 31 juillet 2004
Frères bien aimés dans le Seigneur,
Six semaines. Quarante trois jours exactement : depuis l'angoisse de la disparition,
en passant par les affres d'une attente insoutenable, jusqu'au crescendo dans
l'horreur à la découverte de ce que Jeanne-Marie a subi. Et, pour
que rien ne fût épargné à cette famille, des funérailles
remisées sine die : le corps de cet enfant, temple du Saint-Esprit, réduit
à n'être plus que la pièce à conviction à
partir de laquelle se reconstituait par le biais de l'enquête médico-légale
le puzzle de la tragédie.
Puisque les mots humains sont impuissants à traduire le drame que traverse
la famille éprouvée, essayons de nous en tenir surtout et avant
tout à la Parole même de Dieu, en recourant aussi à quelques
images.
- La première image, c'est celle d'une petite fille taillée d'un
seul bloc, au franc sourire, qui aurait eu 11 ans il y a trois jours. Jeanne-Marie,
petite fille pieuse qui, priait Marie dans ses prières codifiées,
comme le chapelet quotidien, mais ne s'adressait qu'à Jésus dans
ses oraisons plus spontanées.
Image de Jeanne-Marie, image de Dieu. Si l'homme est à l'image de Dieu,
les enfants sont l'icône de Dieu qui s'est fait lui-même petit enfant
et qui nous dit : Laissez venir à moi les petits enfants, ne les empêchez
pas ; car le Royaume des Cieux appartient à ceux qui leur ressemblent
(Mt 19, 14). Il nous est demandé d'accueillir le Royaume de Dieu en petit
enfant (cf. Lc 18, 17), comme Jeanne-Marie. C'est le précepte du Seigneur
: En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez pas
et ne redevenez pas comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume
des cieux (Mt 18, 3).
Jeannette, petite fille innocente, qui ne savait pas que les hommes peuvent
être méchants, a vu en instantané déferler sur elle
toute l'horreur du monde, toute la malice et la perversité des adultes
qui ne sont pas redevenus comme de petits enfants. Et voici la Parole du Seigneur
qui se suffit à elle-même : Si quelqu'un doit scandaliser un de
ces petits qui croient en moi, il serait préférable pour lui de
se voir suspendre autour du cou une des ces meules que tournent les ânes
et d'être englouti en pleine mer (Mt 18, 6).
- La seconde image est celle de Jésus supplicié, avec en surimpression,
l'image de Jeanne-Marie torturée. Il est clair que notre foi est plongée
dans un désarroi profond alors que nous esquissons la question : pourquoi
Dieu permet-il cela ? Une fois de plus, nos mots sont inaptes et nous devons
accepter d'attendre, au dernier jour, l'ultime réponse. Mais il nous
est donné de regarder Jésus sur la croix. Il y a d'un côté
Jésus qui prend sur lui nos souffrances et il y a d'un autre côté
Jésus qui appelle mystérieusement certains à prendre part
à ses propres souffrances. Il y a d'une part Jésus qui porte notre
croix et il y a d'autre part Jésus qui nous invite à porter sa
croix. Il y a Jésus qui nous sauve et il y a Jésus qui nous invite
à coopérer au salut du monde.
Ce que vous n'avez pas fait à l'un de ces plus petits, c'est à
moi que vous ne l'avez pas fait (Mt 25, 45), dit Jésus au sujet du refus
de porter assistance aux plus démunis d'entre nos frères, au premier
rang desquels se trouvent les enfants. L'Eglise, c'est Jésus-Christ qui
continue de souffrir dans ses membres, en Jeanne-Marie. Pourquoi ? A défaut
de mot humain, voici la Parole de Dieu : Si le grain de blé tombé
en terre ne meurt, il reste seul, s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Fruit
d'éternité.
Nous croyons qu'après avoir été associée de façon
si intime à la Passion du Christ, Jeanne-Marie participe désormais
à sa résurrection. Si nous avons une image de la Passion, nous
ne pouvons avoir d'image de la résurrection, fait historique mais événement
transcendant. Nous n'avons pas d'image mais nous croyons en la parole du Seigneur
qui se suffit encore à elle-même : Je suis la Résurrection
et la Vie. Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra. Et quiconque
vit et croit en moi ne mourra jamais (Jn 11, 25-26). C'est là notre espérance
; c'est là notre consolation. Donne lui, Seigneur, le repos éternel.
Le repos éternel, ça n'est pas l'inertie perpétuelle. Au
ciel, dans la joie de Dieu, nous serons toujours en acte d'aimer. Et le sourire
de Jeanne-Marie à jamais retrouvé.
- La troisième image est celle d'une immense chaîne de prières,
avec Jeanne-Marie au cur de cette ronde mystique. Tout le monde a prié
pour Jeanne-Marie et pour votre famille, avec Jeanne-Marie et avec votre famille
: les paroissiens de Rhinau et les fidèles de la Communauté traditionnelle
Saint-Arbogast, le diocèse de Strasbourg et la Fraternité Saint-Pierre,
d'innombrables communautés monastiques et religieuses, des chrétiens
de France et de Navarre et même de tous les continents par delà
la diversité des expressions légitimes de la même foi chrétienne.
C'est l'Eglise de la compassion, la communion des saints.
C'est la grâce mystérieuse de cet événement : l'unanimité
dans la prière et la compassion (cf. 1 Pier. 3, 8). Je vous en supplie
tous, mes frères, ne gâchons pas cette grâce insigne du calvaire
de Jeanne-Marie : grâce de l'unanimité dans la prière et
la compassion par-delà la diversité des expressions légitimes
de la même foi chrétienne, ne cédons pas un centimètre
au démon diviseur qui excelle à réduire la catholicité
à des chapelles partisanes.
Nous associons à cette célébration la mémoire des
deux " surs " de Jeanne-Marie : Julie et Edwige. Et, parce que
nous sommes chrétiens, nous demandons aussi la grâce de pouvoir
étendre cette compassion jusqu'au persécuteur, quel qu'il soit,
de Jeanne-Marie. Que justice soit faite, c'est nécessaire à tous
égards. Mais nous devons essayer d'aller plus loin : Aimez vos ennemis,
et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père
qui est au cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur
les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes (Mt 5, 44-45).
J'ai reçu hier une lettre du Pérou, d'une jeune alsacienne qui
se dévoue dans un bidonville. Concernant le bourreau de Jeanne-Marie,
quel qu'il soit, elle m'écrit : " Je veux prier pour cet homme et
pour sa conversion, sa repentance et sa demande de pardon et je demande au Seigneur
de m'aider à lui pardonner, mais j'ai encore du mal. " Amen.
Abbé Christian Gouyaud