Nadine GUITART
1996
Le texte qui suit est extrait d'un
Mémoire intitulé " Georges
Palante - Originalité et Actualité ", présenté par Nadine Guitart en vue de
l'obtention du diplôme de Maîtrise de Sociologie
(Université Paul Valéry, Montpellier III). Ce texte est
intéressant car il nous montre que l'apport sociologique de
Palante est loin d'être anecdotique et que sa pensée est
toujours actuelle.
(Merci à Nadine
Guitart qui nous a autorisé à reprendre ici une partie
de son mémoire)
(Merci également
à Fabrice V. qui nous a procuré la copie de ce
document)
*
Chapitre 1
POUR UNE PSYCHOLOGIE
SOCIALE
A/ L'approche
psychologique
L'approche psychologique que Palante
préconise dans l'analyse des phénomènes sociaux,
retrouve toute sa vigueur aujourd'hui. Introduite en France par
Gabriel Tarde, la psychologie appliquée à l'approche
sociologique sera reprise 100 ans plus tard par de nombreux
sociologues français.
Dans sa lignée, Georges Palante
porte un grand intérêt pour l'analyse du psychisme et
des actions individuelles.
Cette psychologie sociale
héritée d'Auguste Le Bon et Gabriel Tarde, s'interroge
sur les raisons du conflit entre l'individu et la
société.
Selon Serge Moscovici les
phénomènes qu'elle étudie sont des
phénomènes de communication sociale, d'influence
collective et de processus linguistique.
C'est la science qui aborde les faits
de la vie quotidienne. Son intérêt se porte sur les
interactions humaines et les groupes humains qui structurent la
réalité sociale. Selon Moscovici la psychologie doit
expliquer la dimension subjective de la réalité sociale
: " on lui demande de comprendre ce que les gens pensent et sentent "
(1). Son observation de terrain l'informe sur la vie quotidienne de
l'individu et du groupe. Le psychologue social essaie d'expliquer
l'opposition entre l'individuel et le collectif. Après Serge
Albouy la psychologie sociale considère les
phénomènes sociaux comme un ensemble de comportements
psychologiques. C'est la science du comportement de l'individu en
groupe et influencé par ses " semblables ". Gustave Nicolas
Fischer déterminera sa tâche comme étant celle de
définir la nature psychosociale des phénomènes
qui résultent de l'interaction
individu/société.
Gabriel Tarde et Gustave Le Bon sont
les pionniers de cette approche psychologique du monde social. ils
révéleront le primat du psychisme dans la vie
collective, cher à Palante. Leurs études porteront sur
l'effet de masse propre aux sociétés modernes et sur
l'attitude de l'individu en groupe. L'individu associé
à un groupe, sera définit comme un être
médiocre. Serge Moscovici donnera cette définition de
l'individu en groupe dans son ouvrage L'âge des foules : " pris
isolément, chacun de nous est en définitive
raisonnable; pris ensemble, lors d'une réunion politique et
même au sein d'un groupe d'amis nous sommes tous prêt
à commettre les pires folies " (2). On retrouve ici le
raisonnement de Palante à propos de l'anéantissement de
l'intelligence individuelle dans l'esprit de corps.
La psychologie sociale actuelle se
penche sur l'examen de groupes restreints. Elle porte son
intérêt sur la sociabilité collective et son
impact sur l'individu. Palante utilise cette méthode dans son
étude de psychologie sociale des effets des influences
sociales sur les consciences individuelles. Son analyse se
concentrait sur l'observation de groupes spécifiques, les
fonctionnaires, les universitaires, les gens des petites
villes...
De même le constat de la tyrannie
de l'esprit de corps qui règne dans les groupes sociaux est
constatée par le philosophe.
La psychologie sociale actuelle
s'intéresse aussi aux phénomènes de conformisme,
déviance, pression collective. Cette discipline récente
admet le caractère dichotomique du rapport entre l'individu et
la société, comme Palante au début du
siècle. Dans son Précis de Sociologie il proposait une
analyse du contenu des formes sociales, la psychologie sociale
remplit ce rôle aujourd'hui.
La psychologie sociale définie
par Serge Moscovici et Jean Maisonneuve considère le conflit
entre l'individu et la société comme un
élément dynamisant. On retrouve ici l'idée
palantienne sur l'importance des conflits dans l'évolution des
sociétés humaines.
Le constat du rapport conflictuel entre
l'individu et la société, l'importance accordée
aux phénomènes collectifs dans une perspective
psychologique et l'attention portée à l'observation des
micro-groupes composant la réalité sociale font parties
des centres d'intérêt de la psychologie sociale
actuelle. L'effort de Georges Palante pour comprendre la
société qui l'entoure par le biais d'une
socio-psychologie correspond bien aux: attentes de cette nouvelle
science du social.
Chapitre 2
L'APPROCHE AU QUOTIDIEN
A/ L'ANALYSE DU PRESENT
Au milieu du XIXème
siècle, la description de la vie quotidienne est
ébauchée par certains sociologues, notamment Leplay et
Dilthey. L'intérêt pour l'analyse qualitative de la vie
sociale est partagé. Les sciences sociales sont à leur
début en tant que science. Les postulats
épistémologiques divergent selon les pays et les
penseurs.
La sociologie, alors en pleine
modélisation théorique est le centre d'un débat
entre les partisans d'un moniste social et ceux d'une approche
microscopique des phénomènes sociaux.
En France la suprématie de
l'idéologie Durkeimienne entrave la reconnaissance de
réflexions singulières. Cependant des philosophes
esquissent une nouvelle approche de la réalité sociale
par l'étude de micro-situations, révélatrices
des mystères de l'activité humaine. L'individu devient
l'agent producteur du social.
A l'aube du XXème siècle
Georges Palante proposera une analyse de l'espace du quotidien lui
permettant d'appréhender le vécu des individus, sources
d'informations précieuses.
Mais il faudra attendre la fin de la
deuxième guerre mondiale pour que s'opère un
véritable tournant épistémologique dans la
sociologie Française. Une nouvelle perspective sociologique
est l'occasion pour les sciences sociales de reconsidérer le
rapport entre l'acteur et son milieu.
Des travaux sur le thème de la
vie de tous les jours débutent avec Lefèbvre, RelIer,
Morn, Adorno...
L'intérêt pour le niveau
microscopique des phénomènes sociaux se diffusent en
Europe et aux Etats-Unis avec l'école de Chicago.
Les œuvres des penseurs tels que Georg
Simmel et Max Weber sont redécouvertes et constituent les
fondements théoriques de cette nouvelle branche de la
sociologie.
Quelques soient les diverses tendances
de cette sociologie compréhensive, la perspective individuelle
constitue son corpus théorique. Sa méthodologie est
l'observation directe plutôt les relevés statistiques.
Déjà Palante reprochait à Durkheim de ne pas
tenir compte des raisons des individus dans son analyse du
suicide.
Franco Crespi constate l'existence de
trois courants d'analyse du quotidien : le courant marxiste,
représenté par Lefebvre, RelIer; la
phénoménologie avec Mead, Goffman, Alfred Schutz et le
courant actuel de sociologie formelle dont les représentants
en France sont Michel Maffesoli et Georges Balandier.
Ces différents courants
d'analyse du champ du quotidien ont un point commun, celui du rejet
de tout dogmatisme social et scientisme.
Michel Maffesoli l'exprime clairement
dans un article de la revue sociologique, où il montre
l'objectif de découverte de la complexité du monde
propre à la sociologie. Et non la recherche d'une quelconque
vérité.
Selon lui, le cadre du quotidien fait
ressortir les multiples facettes de la vie sociale.
L'apparence, le spectaculaire, le
paraître s'emmêlent.
Pour le sociologue contemporain, le
présent est épaisseur, il contient la matière
réelle du social. Maffesoli propose une sociologie formelle
capable de pénétrer les dessous de la fantasmagorie
sociale. Georges Palante expose cette conception de la
réalité sociale comme étant un système
illusionnisme social, dont le chercheur doit prendre conscience afin
d'éviter la chute dans cet illusion qu'est le monde des
activités humaines. Cette prise en compte de l'imaginaire dans
les structures de la vie sociale, trouve sa place dans la sociologie
actuelle.
La richesse de l'espace du
présent où s'entrecroisent activités
routinières et imprévisibles, est constatée par
le sociologue Georges Balandier. Dans ce retour de
l'intérêt pour les pratiques individualisées, le
sociologue français démontre l'importance de ce lieu du
quotidien où se révèlent selon lui les
scènes d'illusion.
Cette perspective compréhensive
de la dimension quotidienne des sociétés contemporaine
relèvent de nombreux défis entamés il y a plus
de 50 ans en France par Georges Palante.
Aux États-Unis Thomas Luckmannn
et Peter Berger expose une nouvelle conception de la
réalité sociale.
Ils reconnaissent l'existence d'une
dialectique entre l'homme et son milieu et à
l'intérieur de son être. Cette conception
psycho-sociologique du monde social s'apparente à la vision
dialectique de Karl Marx. a propos de la réalité
sociale et l'existence individuelle. La considération du
facteur subjectif et du rapport conflictuel entre l'individu et la
société dans la construction de la vie sociale est
proposée par Palante au début du siècle.
Luckmann et Berger admettent l'importance de l'organisme individuel
dans la construction de ta réalité sociale, ainsi que
dans son fonctionnement. L'individu est enfin considéré
comme un être biologiquement et psychologiquement
autonome.
Christian Lalive d'Epinay décrit
cette nouvelle perspective sociologique comme centrée sur
l'agent individuel comme unité biologique, psychologique,
socioculturel et sur ses activités sociales. L'individu
participe " entièrement " à ta construction de son
monde. Palante citera en 1901, " l'individu est le principe des
initiatives, l'agent du progrès social, le moteur de
l'histoire " (3).
Selon une définition du
sociologue contemporain Salvador Juan : " La sociologie de la vie
quotidienne est une praxéologie, elle analyse le domaine des
actions individuelles routinières et inorganisées comme
des faits sociaux en les situant dans leur environnement
institutionnel symbolique et par la place des acteurs dans la
structure sociale " (4).
Toutes les activités publiques
ou privées sont analysées. Cette approche du social au
jour le jour, Palante l'expérimente avec ses travaux sur
l'esprit de corps, le pessimisme et l'individualisme, le rapport
antinomique entre l'individu et la société.
Les observations qu'il effectue sur les
moindres faits et gestes des individus au quotidien lui permettent de
mieux comprendre la mentalité de son époque. Cette
dynamique de la vie sociale, perçue comme le résultat
d'actions individuelles, est une des idées Palantienne reprise
par les sociologues de la vie quotidienne.
Selon Claude Javeau la vie quotidienne
est le lieu de l'interaction et des activités sociales. Il
situe ce retour de l'individu au début des années
70.
Alfred Shutz fera partie des fondateurs
de cette nouvelle sociologie, il acceptera la possibilité
d'une interprétation subjective des actions individuelles: "
les sciences sociales, quant à elles, traitent d'objets
psychologiques et intellectuels et que, par conséquent, la
méthode des sciences naturelles consiste en explication, celle
des sciences sociales en compréhension " (5). Selon lui, pour
saisir la réalité sociale, le chercheur du quotidien
doit interpréter la structure subjective de l'action
individuelle. Shutz cite : " Je ne puis comprendre un objet social
sans le ramener à l'activité humaine qui l'a
engendré " (6). La sociologie traite d'objets psychologiques
et intellectuels où la nécessité d'une
méthode compréhensive.
Le milieu des sciences sociales
diffère de celui des sciences naturelles et de leurs
méthodes qui ne sont pas applicables à l'étude
des activités humaines. Après Schutz le sociologue doit
saisir l'interprétation de l'action et son contexte du point
de vue de l'acteur en respectant certaines règles de la
méthode scientifique.
Cependant parallèlement à
Palante il n'enferme pas le savant dans des règles rigoureuses
car il cite :" Cela ne change rien au fait que le chercheur, qui est
aussi un être humain au milieu d'autres dans le monde-vie
unique et uniforme, et dont le travail scientifique est de travailler
avec d'autres au sein de ce monde, se réfère
constamment et doit se référer, dans ce travail
scientifique, à sa propre expérience du monde-vie "
(7).
Ainsi, la sociologie du quotidien
centre son interrogation sur un sujet individuel avec ses relations
proches et régulières. Cet engouement pour le
vécu serait dû à l'angoisse des lendemains
typiques de nos sociétés contemporaines, selon les
propos de Georges Balandier.
L'acteur dirige ses actions vers son
milieu immédiat, donc les sciences sociales doivent se tourner
vers l'espace du présent. Cette nouvelle approche du social
emprunte à l'anthropologie et à la psychanalyse son
point de vue sur le sujet.
L'apport des réflexions
freudiennes fut constaté par Georges Palante lors de la
parution des premiers travaux sur la libido, la sexualité
infantile .
L'objectif de compréhension de
la vie sociale est le seul but des partisans d'une sociologie du
quotidien. L'amélioration des conditions de vie et l'optimisme
d'une société meilleure à venir ne font pas
parties des objectifs des sociologues contemporains. Le combat de
Palante contre le scientisme de époque trouve sa victoire
aujourd'hui.
Le respect de l'objectivité
absolue est relativisé, l'implication du chercheur est
comprise car lui même est imprégné du social.
L'observation directe et participante font partie des méthodes
du jour.
Certains sociologues critiquent le
subjectivisme des théories sociales, notamment Devereux qui
parle de transfert entre l'observateur et l'observé, l'un agit
sur l'autre et réciproquement.
Cependant l'observateur reste le moyen
d'observation de la société contemporaine ; cette
méthode faisant ressortir des représentations
difficilement accessibles selon Pierre Bouvier.
L'analyse des actions individuelles et
du contenu psychologique permet de dégager les profondeurs de
la vie sociale.
Le quotidien est composé de
simulacres, jeux d'apparences qui changent en permanence. Le social
obéit à aucune loi fixe.
Le masque et la réalité
se superposent dans la vie quotidienne. L'analyse de cette
théâtralité sociale permet au sociologue de
comprendre la complexité de la vie sociale et de
pénétrer dans les profondeurs du tissu social.
Georges Palante décrit dans son
article" le bovarysme, une moderne philosophie de l'illusion ",
l'importance du mensonge et de l'illusion qui participent à la
dynamique sociale. Sa lucidité lui permet l'accès
à la mascarade sociale.
Dans la sociologie du quotidien, la vie
sociale est perçue comme une mise en scène avec le jeu
et le spectacle.
Le fantastique, la fiction ont pour
rôle de rendre le quotidien acceptable. Palante affirme la
capacité de l'homme de s'illusionner sur lui-même et sur
le monde, pour voiler la mauvaise face de la société.
Il utilise ce concept de " bovarysme " emprunté à Jules
de Gaultier.
Palante découvre ainsi
près d'un siècle auparavant la fonction fantasque de la
vie sociale. La prise en compte des dysharmonies
irrémédiables entre les individus et la
société, est admise aujourd'hui dans cette sociologie
de l'apparence. Michel Maffesoli explique que le collectif est le
lieu des conflits entre les acteurs. Dans ses travaux sur la vie
sociale, Georges Palante insiste sur le caractère
illusionniste des rapports sociaux ; Maffesoli et de nombreux
sociologues contemporains affirment aussi que les actes humains sont
imprégnés de semblant et de paraître.
A propos de la dimension spectaculaire
du social, Guy Debord compte parmi les grands critiques de cet aspect
de la modernité. Il affirme que tout devient une
représentation, la marchandise domine la vie sociale. Debord
cite : " ce sont les choses qui règnent " (8). A l'aube du
XXème siècle Georges Palante constata le règne
de l'argent et la dépersonnalisation des valeurs sociales;
l'homme est valorisé selon ce qu'il possède. Guy Debord
remarque la domination du paraître dans les
sociétés occidentales, c'est le temps de la
consommation d'images à outrance. Dans la
société moderne du XIXème siècle, Palante
démontrera l'importance de l'étiquette et de la tenue
vestimentaire pour se distinguer de l'autre. Il dénonce
l'idéologie de la production excessive qui accapare l'homme ;
l'individu vit pour son travail et par son travail. Son
individualité est absorbée.
CHAPITRE 3
LE RETOUR DE L'INDIVIDU
A/ Le paradigme
individualiste
La technique d'approche du monde social
propre à Georges Palante retrouve un certain regain
d'intérêt dans la sociologie française, depuis
les années 80.
Les représentants de ce courant
appelé " l'individualisme méthodologique " sont Raymond
Boudon et François Bourricaud. Malgré quelques
difficultés pour la reconnaissance de son efficacité et
de son apport dans le champ de la sociologie Française, le
paradigme individualiste reprend des forces.
La Prise en compte de
l'individu
La perspective individualiste est
défendue à la fin de la première guerre mondiale
par le cercle intellectuel autrichien composé de Menger,
Hayek, Popper. Ces philosophes vont révolutionner
l'épistémologie des sciences sociales.
Ils participeront à
l'édification d'un nouveau corpus théorique et
méthodologique; ils redonnent aux individus une
capacité d'action dans la vie sociale. Karl Popper
définira ce type d'approche " l'individualisme
méthodologique ".
L'individualisme méthodologique
semble caractériser la sociologie Allemande, Italienne et
Américaine, notamment en ce qui concerne la sociologie
classique. La domination du paradigme holiste en France fait ombre
aux courants opposés de l'époque. Georges Palante tente
d'imposer une conception individualiste du rôle de la
sociologie et de celui de l'individu dans la vie sociale. Le combat
Palantien contre la domination intellectuelle du groupe durkheimien
est vain, lui est seul contre l'idéologie du groupe.
Karl Popper donne une définition
de ce paradigme individualiste: " la tâche d'une théorie
sociale est de construire et analyser avec soin nos modèles
sociologiques en termes descriptifs ou nominalistes
c'est-à-dire en termes d'individus, de leurs attitudes,
anticipations, relations. " (9). Les reproches qu'il fait au milieu
scientifique du moment sont similaires à ceux de Palante, en
ce qui concerne la recherche de la vérité.
Popper dénonce leur dogmatisme
et scepticisme irrationaliste, il affirme : " aucune théorie
n'est peut- être vraie " (10). Le but de la science est
l'approximation de la vérité; il parle de la
vérisimilitude. Le devoir moral de l'intellectuel est de
tendre à la simplicité et la lucidité.
Il œuvre pour la recherche
d'explications du connu par l'inconnu pour une découverte des
profondeurs de la vie sociale. L'homme est le seul producteur des
mythes et des idées ; Palante énonce quelques
années plus tôt la production des idéaux par
l'individu comme seule énergie sociale.
Aujourd'hui Raymond Boudon et
François Bourricaud prennent la défense de cette
approche individualiste de la société. Nous porterons
notre attention sur les travaux de Boudon qui a donné des
définitions spécifiques de l'individualisme
méthodologique.
Selon le sociologue contemporain,
l'individualisme méthodologique " implique que pour expliquer
un phénomène social, il faut retrouver ses causes
individuelles, c'est-à-dire comprendre les raisons qu'ont les
acteurs sociaux de faire ce qu'il font ou croire ce qu'ils croient "
(11).
Le sociologisme des années
soixante et soixante-dix en France, propage l'idée de la
supériorité des structures sociales sur l'individu;
Boudon oppose des considérations d'un autre ordre: " il faut
concevoir les acteurs sociaux comme autonomes " (12).
Son premier objectif est semblable
à celui de Palante, redonner à l'individu sa place au
centre de la vie sociale. L'atome de l'analyse devient l'acteur
individuel agissant dans un contexte dit de contraintes. Selon
Raymond Boudon la sociologie se doit d'analyser des
phénomènes singuliers. Cette perspective fut
proposé auparavant par Georg Simmel et Max Weber en Allemagne,
et en France avec Georges Palante.
L'esquisse d'une nouvelle approche
sociologique mettant en avant la possibilité
d'interpréter un phénomène comme
résultant d'actions individuelles, situé dans un
contexte donné est énoncé par Palante. De
même la reconstruction de la subjectivité de l'individu
fait partie de ses postulats épistémologiques.
Georges Palante porte un grand
intérêt au contenu des formes sociales, il cite : " il
est un contenu dont il est impossible de faire abstraction c'est le
contenu psychologique des groupes étudiés, car c'est en
idées, en croyances, en désirs, que se traduisent
finalement tous les phénomènes statiques ou dynamiques
dont se composent la vie des sociétés " (13). Cette
affirmation est similaire au postulat de Boudon qui considère
que le phénomène social doit être dans la mesure
du possible interprété comme l'effet d'actions,
croyances, comportements individuels.
Boudon précise que le moment
microsociologique consiste à faire apparaître le
caractère adaptatif d'un comportement par rapport à une
situation. Dans son étude sur le scandale, Palante parvient
à l'explication du phénomène avec l'observation
de comportements et réactions individuelles dans une situation
critique.
Pour Raymond Boudon la perspective
individualiste est complexe, il cite : " une sociologie
individualiste est plus difficile à pratiquer qu'une
sociologie holiste, puisqu'elle débouche sur la mise en
évidence d'effets d'agrégation souvent complexes et
surtout qu'elle suppose un effort attentif d'informations, seul
susceptible de préserver l'observateur du risque de projection
" (14).
L'observation attentive et
détaillée est une technique que l'on retrouve dans les
travaux de Georges Palante, particulièrement dans son
observation de l'esprit de petite ville. Le détail des
comportements individuels en groupe foisonnent; les constatations
qu'il ressort de cette étude sont applicables à
d'autres phénomènes comme le scandale ou l'esprit de
corps.
Malgré de grandes
différences au niveau épistémologique et
méthodologique, la sociologie individualiste et descriptive
préconisée par Palante est très présente
dans la sociologie française contemporaine avec Henri
Lefèvre, Friedman , Touraine.
Selon Boudon ce type d'approche
répond à une demande pressante des
sociétés modernes car elle permet la connaissance de
certains phénomènes inconnus. Ainsi qu'une meilleure
connaissance de la mentalité d'une
société.
Ce souci de compréhension de
l'individu considéré comme l'acteur du monde social
avec son autonomie et son indépendance, pénètre
progressivement le champ des sciences sociales modernes.
Les représentants de la
perspective individualiste sont peu nombreux; la discipline sociale
conserve son pluralisme méthodologique et théorique.
Cependant, la recherche d'une unité méthodologique est
hasardeuse car le choix de l'objet et du moyen d'observation
dépend du sociologue. Palante insistera sur l'importance de la
personnalité de l'observateur en science sociale, dans son
Précis de Sociologie.
B/ la doctrine
éthique
Le XIXème siècle
correspond à l'ère de l'individualisme dans un art de
vivre de la société moderne.
L'éthique de la philosophie
individualiste entend combattre les valeurs bourgeoises et
conservatrices de son temps. Les penseurs qui participent à la
défense de l'autonomie et de la liberté individuelle
appartiennent au courant romantique du moment.
Ecrivains, artistes et intellectuels se
réunissent dans ce combat pour l'individu. Le procès
d'individualisation des modes de vies se généralise
à l'ensemble de la société
française.
Son apogée se fait sentir
à l'aube du XXème siècle ; le paradigme
individualiste devient le représentant de l'idéal
démocratique. Cependant des attaques anti-individualistes
apparaissent. Le regain pour le communautarisme explique ces
révoltes collectivistes.
Durant la première moitié
de notre siècle, l'idéologie holiste et groupiste
connaîtra un franc succès. Avec Charles De Gaulle, les
valeurs communautaires retrouvent toute leurs forces, la famille
devient le pilier de l'édifice social.
La montée du marxisme et du
communisme dans les années 30 conforte les partisans du
collectivisme. Au lendemain de la seconde guerre mondiale,
l'autoritarisme nazi revitalise les penchants en faveur de la
liberté individuelle. La défense de l'individualisme
est proclamée par quelques écrivains.
Cependant, il faudra attendre les
années 70 avec la chute de l'idéologie du marxisme pour
que la doctrine éthique retrouve ses défenseurs. En
effet, la chute du marxisme en URSS et surtout ses effets
totalitaires accentuent la montée d'une adhésion aux
valeurs de liberté et d'indépendance.
En France, l'idéologie groupiste
garde son dynamisme, en particulier avec la révolte de
mai 68 qui proclame des idées de
communauté et de solidarité.
L'éloge de
l'individualité
A partir de 1975, l'individualisme
retrouve une certaine vigueur intellectuelle ; les penseurs osent
à nouveau prendre sa défense contre la mentalité
collectiviste.
La montée du narcissisme dans
les styles de vie au quotidien et la réhabilitation du
marché, assortis d'une revendication de moins d'état,
contribuent au regain de l'individualisme en France.
Gilles Lipovetsky constate cette
redécouverte des valeurs individuelles. Le culte de la
singularité individuelle, le respect des différences,
la libération personnelle font parties des valeurs
hédonistes de l'individualisme postmoderne.
Les valeurs que Palante professait
autrefois, s'épanouissent dans la société
actuelle.
Cependant la particularité de
cette sensibilité hédoniste contemporaine est qu'elle
s'affirme par l'appartenance à des micro-groupes. Michel
Maffesoli remarque l'importance de cette nouvelle socialité
affective qui traverse tout le tissu social. La masse se cristallise
en agrégations multiples et éphémères.
L'individu est connecté à des groupes ; le sociologue
parle du phénomène de tribalisme.
Gilles Lipovetsky diagnostique un
procès de personnalisation à tous les niveaux: de la
vie sociale, il affirme : " le culte de la spontanéité,
et la culture psychologique stimulent à être plus
soi-même " (15).
L'individualisme a
pénétré la sphère du quotidien; la
critique de Georges Palante à l'encontre de l'asservissement
de l'individu par la tyrannie sociale jusque dans sa vie
privée trouve son expression libératrice dans la
société de consommation.
Cette nouvelle éthique
hédoniste privilégie le bien-être et la
liberté de l'homme.
Cependant la lutte pour la puissance
que Palante définit comme étant indispensable à
l'évolution de toute société se vérifie
aujourd'hui. Aucun idéal pédagogique ne l'a
effacée de l'univers humain. Son affirmation de
l'impossibilité d'harmoniser les rapports sociaux trouve un
prolongement dans la société moderne. Gilles Lipovetsky
affirme : " les relations humaines, publiques et privées sont
devenues des rapports de domination, des rapports conflictuels
fondés sur la séduction froide et l'intimidation "
(16).
La dimension affective et sensible
caractérise les relations sociales ; Palante à son
époque constate le changement de la sentimentalité
individuelle pour une sensibilité partagée à
plusieurs et tournée vers le social.
Le retour de la culture individualiste
dans les années 80, se remarque dans la littérature
journalistique et sociologique, selon Alain Laurent. Les
libéraux des sciences humaines reprennent le discours en
faveur des valeurs individuelles.
Le magazine littéraire
consacrera un dossier à l'individualisme; François
Ewald énonce le retour de l'individu au détriment des
systèmes et structures, en vogue dans les années
60.
Baudrillard parle de l'individu avec
ses passions et sa subjectivité, un individu qui fonctionne
dans des réseaux.
Alain Touraine y décrit le
conflit qui domine notre temps comme celui qui oppose l'image de
l'individu comme consommateur et la représentation de
l'individu comme sujet luttant pour son droit à
l'individualité.
Le combat pour l'individualité
et la diversité cher à Georges Palante est
repris.
L'individu retrouve sa place et son
autonomie dans le mécanisme social.
Serge Moscovici parle d'une
pluralité d'individualismes correspondant à autant de
formes de socialité. Dans la société moderne la
représentation de l'individu correspond à un individu
capté dans la foule, avec une responsabilité anonyme.
Palante remarque au début du siècle cette
transformation de la responsabilité individuelle ; l'individu
est englobé dans un groupe, la responsabilité devient
collective et protège les délateurs.
Parallèlement à ce
désir d'individualité, l'individu postmoderne se lie
à plusieurs cercles sociaux.
Cette tendance au regroupement des
individus dans des corps absorbant l'individualité est
dénoncée par Palante dans son ouvrage " combat pour
l'Individu " ; Michel Maffesoli expose cette nouvelle
socialité typique de la postmodernité, qui est
dominée par la perte de l'individu dans un sujet collectif.
Ronald Creagh remarque que dans nos sociétés l'individu
s'enferme dans un cocon.
Cependant les avis divergent; à
propos de l'individualisme, Louis Dumont précise que
l'idéologie individualiste marque l'aporie créatrice de
la modernité, elle entend faire oublier que le social est
premier.
Patrice Bollon parle du culte du cocon,
chacun est à la recherche de sa morale, il parle
du triomphe des valeurs
personnelles.
Après la vague solidariste des
années d'après guerre, un nouveau discours
centré sur la célébration de la
supériorité individuelle est bien présent.
Autour du procès de réhabilitation des valeurs
individualistes, se retrouvent des écrivains, des
intellectuels : Lipovetsky , François Revel, Max Gallo,
Mendel, Alain Laurent…
L'individualisme palantien obtient une
certaine reconnaissance dans cette défense d'un individu libre
et indépendant contre un individu absorbé dans un
groupe. Ses écrits intéressent les esprits
assoiffés de liberté dont Michel Onfray, Alain Laurent,
Yannick Pelletier et tant d'autres. Cependant son oeuvre ne sera
connu que des auteurs passionnés de pensées originales
et singulières.
NOTES
(1) Serge Moscovici, " Les fondements
de la psychologie sociale ", p 12.
(2) Serge Moscovici, " L'âge des
foules ", p 27.
(3) Georges Palante. " Précis de
Sociologie ". p 179.
(4) Salvador Juan. " Les formes
élémentaires de la vie quotidienne ". p 123.
(5) Alfred Schutz, " Le chercheur et le
quotidien ", p 67.
(6) Idem, p 98.
(7) Idem. p 190.
(8) Guy Debord. " La
société du spectacle ", p 40.
(9) Karl Popper. " Misère de
l'historicisme ". p 171.
(10) Karl Popper. " La connaissance
objective ". p 11.
(11) Raymond Boudon, " Traité de
Sociologie ", p 27.
(12) Idem, " La logique du social ", p
4.
(13) Georges Palante. " Précis
de Sociologie ", p 3.
(14) Raymond Boudon, " Effet pervers et
ordre social ".
(15) Gilles Lipovetsky, " L'ère
du vide ", p 32.
(16) Idem. p 76.