Chronique du 16 mai 1911
G. Dromard : Les Mensonges de la vie
intérieure, 1 vol. in-18, 2,50, F. Alcan. - Léon
Wéry : D'après l'Ecclésiaste, 1 vol. in-18, aux
éditions de la Revue Le Thyrse, Bruxelles. - Fr. Paulhan : La
Logique de la Contradiction, 1 vol. in-18, 2,50, F. Alcan. - E.
Faguet : La Démission de la Morale, 1 vol. in-18, 3,50,
Société Française d'imprimerie. - Jules Dubois :
Le Problème pédagogique, 1 vol. in-8, 7,50, F. Alcan. -
E. Roerich : La Philosophie de l'Education, 1 vol. in-8, 5 fr.,
Alcan. - Han Ryner : Le Cinquième Evangile, 1 vol. in-18,
3,50, E. Figuière et Cie. - Mémento.
Le livre de M. G Dromard : les
Mensonges de la vie intérieure, s'ouvre par une théorie
du " Moi-Fantôme " qui éveille chez le lecteur une
sensation de déjà vu. Point n'est besoin, pour fixer
cette impression, d'interroger longtemps ses souvenirs. Les
variations exécutées par l'auteur sur ce thème
fondamental, notamment le couplet sur la psychologie illusionniste
des personnages de Flaubert, s'inspirent directement de leitmotivs
bovaryques connus, auxquels M. Dromard fait d'ailleurs une allusion
bien méritée en citant, vers la fin du chapitre en
question, le nom de M. J. de Gaultier. - Ceci dit, il convient de
rendre justice au talent très personnel dont témoignent
les analyses consacrées par M. Dromard aux diverses formes de
l'Illusion intérieure. Illusions, ces croyances fossiles qui
subsistent en nous, tapies dans la subconscience ; illusion, ce
dilettantisme sentimental qui a tant de charmes pour certaines
âmes ; illusions encore, ces jugements de tendance, ces
raisonnements de justification, chers aux casuistes, mais aussi si
naturels à notre égoïsme et à notre
paresse. Illusion enfin cet esprit d'entêtement qui nous rive
à nos préjugés. - Le Dilettantisme sentimental
est la plus curieuse de ces complications psychologiques. Il consiste
dans ce fait que, l'esprit dupant le cœur, nous nous donnons
l'illusion d'émotions et de passions profondes, alors que nous
jouons simplement avec la représentation de ces passions et de
ces émotions. M. Dromard distingue deux variétés
de dilettantisme sentimental : la sensiblerie et la
sensibilité romanesque. Les pages où sont
décrits ces deux états d'âme comptent parmi les
plus fines et les plus attachantes du livre. La conclusion de M.
Dromard surprend un peu. Après avoir décrit le cerveau
humain comme un appareil dont la destination spéciale et
fatale est de fabriquer la contradiction et l'illusion, après
nous avoir promenés à travers tous les détours
et recoins de la caverne intérieure et nous en avoir
énuméré tous les pièges et tous les
sortilèges, le voici qui clôt son livre par un acte de
foi dans la puissance de l'esprit et dans l'efficacité de
l'effort intellectuel pour pénétrer le sens des choses,
pour résoudre les contradictions, dissiper les
ténèbres et réaliser l'harmonie
intérieure, reflet de l'harmonie universelle. Cet acte de foi
est au moins inattendu.
§
M. Léon Wéry
s'épargne une telle palinodie. D'un bout à l'autre de
son petit livre : D'après l'Ecclésiaste, il maintient
le point de vue illusionniste et ironiste qu'il avait
déjà élu dans un précédent Essai :
le subtil et dédaigneux Stylite. " Vanité des
vanités… " Le mot Vanité est dépouillé
ici de son sens vulgaire et moraliste. Il désigne l'acte
même qui nous procure la conscience positive de la vie, en
favorisant et en exaltant notre besoin vital par excellence, le
besoin de différenciation… - De toutes les vanités, les
vanités intellectuelles sont les plus raffinées ; mais,
comme d'autres vanités plus vulgaires, elle n'ont d'autres
fonctions que d'inventer de nouveaux prétextes de distinction
entre les hommes ; elles aboutissent à affubler d'un uniforme
d'académicien le gorille ancestral.
Faut-il démonter la petite
marionnette intellectuelle et voir ce qu'elle a dans le ventre ?
C'est un jeu qui peut être amusant et, après tout, si
l'on n'a pas la vocation des idéalismes pontifiants, on peut
placer en cela ses propres vanités. D'ailleurs, l'analyse a
ceci de séduisant pour l'ironiste qu'elle va contre le vœu
secret et profond de notre nature qui est la sécurité
dans l'inconscience et la bêtise. " L'intelligence ne peut sans
péril se détourner du but tout extérieur qui lui
est assigné. Trop vive, trop affinée, elle
compliquerait et gâterait tout. Nous sommes ainsi dans une
constante obligation de contenir notre esprit dans de justes limites,
de lui éviter toute lucidité intempestive, d'attirer
son attention vers le dehors, de l'occuper, de l'amuser, de le
stériliser. " Aussi admirez la stratégie savant mise au
service de la salutaire inintelligence, la sûre technique
d'obnubilation intellectuelle et d'hébétude voulue !
Cette tactique est double : 1° extérieure et sociale ;
2° intérieure et individuelle. La première est en
grande partie l'œuvre des pédagogies, des métaphysiques
et des littératures. " A ce point de vue, la concurrence et la
confusion qu'une érudition et une vanité inlassable se
plaisent à faire régner dans ces domaines sont
infiniment précieuses. "
Mais d'ordinaire nous nous
abêtissons à moins de frais. " Il nous suffit de
céder aux multiples suggestions ambiantes ; la vie sociale
s'organise admirablement en vue de cette fin précise. "
La méthode intérieure est
plus délicate. Elle consiste à nous aveugler sur nos
contradictions intérieures et particulièrement sur
celle qui met aux prises en nous deux logiques : une logique
première, impérative, exigeante, pontifiante, jugeante
et vitupérante ; c'est la logique de l'Idéalisme et du
moralisme ; celle-là nous l'appliquons aux autres ; - et une
logique seconde, infiniment plus souple, plus indulgente, plus
discrète et plus accommodante que nous nous appliquons
à nous-mêmes. C'est la logique du fatalisme.
Fondée sur l'idée d'universelle détermination,
elle consacre notre personnelle irresponsabilité ; elle
rejette sur les circonstances, le milieu, les atavismes, le destin,
le poids de nos fautes et de nos maladresses.
Nous utilisons à tour de
rôle, selon l'intérêt de notre amour-propre et
nous substituons à propos l'une à l'autre ces deux
techniques mensuratrices. Malgré tout, à de certains
moments, nous nous apercevons de la contradiction. Comment nous
aveugler sur cette constatation gênante ? C'est fort simple. En
nous mettant en colère et en injuriant autrui au nom de nos
moralisme ! Le stratagème d'hébétude consiste
ici à provoquer quelque grand trouble physiologique capable de
congestionner le cerveau et d'éteindre toute lucidité.
" Il n'y a point de jugement, il n'y a point de sagesse et de morale
où n'intervienne de façon discrète ou flagrante
cette effervescence du sentiment… Et quel admirable moyen de
succès ! Nos meilleurs applaudissements vont aux
littératures et aux philosophies qui usent sans
ménagement de cette providentielle logique de la virulence et
de l'injure ; qui apprécient tout sans détours, sans
périphrases, sans discrétion ; qui prononcent tout de
suite : Un tel est un sot ; un tel est un cuistre ; un tel est un
fripon ! L'injure, c'est le lyrisme de la métaphysique… " Tout
cela est ingénieux et si bien dit ! Et c'est d'un esprit si
joliment désabusé, si gentiment ironiste avec
lui-même ! M. Wéry conclut ainsi : " Et certes, je
ferais mien le conseil de Pascal : " Abêtissez-vous ", si je ne
le savais absolument inutile. "
§
Si la contradiction est la mère
de l'ironie, l'auteur d'une Morale de l'Ironie était tout
désigné pour instituer une Logique de la Contradiction.
M. Paulhan a donc obéi lui-même à une rigoureuse
logique intérieure en écrivant ce petit livre dont le
titre paradoxal a dû faire frémir d'horreur l'ombre du
Stagyrite. Fonder une logique sur la négation du principe de
contradiction ! Quel blasphème ! M. Paulhan a eu cette audace
et, disons-le tout de suite, il a parfaitement réussi dans sa
tentative.
Pascal avait dit quelque chose comme
ceci : ni la contradiction n'est marque de fausseté, ni
l'absence de contradiction n'est marque de vérité. M.
Paulhan nous montre à son tour que, pour peu qu'un
raisonnement soi compliqué, on n'est jamais sûr de ne
pas se trouver en présence d'une contradiction ; on n'est
jamais sûr non plus d'avoir affaire à une contradiction
véritable. Car deux idées qui semblent incompatibles
peuvent être unies par quelque intermédiaire associatif
caché. Aussi est-on obligé, bon gré, mal
gré, de trouver une raison profonde au mot de Bossuet. Il faut
parfois tenir fermement les deux bouts de la chaîne alors
même qu'on ne voit pas comment elles se rejoignent (1), alors
même que leur réunion semble un défi à la
logique. " Il faut seulement, nous dit M. Paulhan, s'assurer que l'on
tient bien les deux bouts d'une chaîne. " Voilà qui
n'est pas toujours commode à vérifier.
On pourrait rapprocher des
contradictions de notre vie intellectuelle celles de notre vie
sentimentale et de notre vie active. Elle sont innombrables. Odi et
amo. Une personne peut en aimer une autre, travailler à son
bonheur et se réjouir d'un malheur qui lui arrive. La
Rochefoucauld avait déjà noté qu'il y a dans le
malheur de nos amis quelque chose qui ne nous déplaît
pas. Non seulement nos actions contredisent souvent nos intentions,
mais elles se contredisent souvent elles-mêmes.
Pour nous en tenir au domaine
intellectuel qui est proprement celui qui est en question ici, il est
certain que nos chaînes d'idées les mieux soudées
cassent souvent au beau milieu. Bien plus, nos idées prises
isolément cachent souvent quelque fêlure. M. Paulhan
cite de curieux exemples d'idées mathématiques,
physiques, philosophiques que nous utilisons constamment sans nous
préoccuper des contradictions ouvertes ou latentes qu'elles
abritent. - Avons-nous tort ? Non. Nous sommes tributaires de la
contradiction. Sans elle nous ne pourrions pas plus penser que nous
ne pourrions vivre. On peut dire qu'une certaine incohérence
est la condition d'une pensée normale, saine et
féconde.
Et sans doute, il importe de se rendre
compte des contradictions et, pour cela, d'user de cette
méthode de dissociation dont M. de Gourmont a donné la
théorie et l'exemple dans sa Culture des Idées. Mais il
importe aussi de ne pas vouloir éliminer toute contradiction.
Il faut savoir s'accommoder des contradictions nécessaires et
les utiliser pour le plus grand profit de l'intelligence.
L'objet d'une logique de la
contradiction est précisément de déterminer
quelles sont parmi nos innombrables et inévitables
contradictions celles que l'on peut se permettre et qui peuvent
même jouer un rôle utile dans notre économie
intellectuelle. - Prenons comme exemple une des contradictions les
plus fréquentes. C'est la contradiction des conceptions
scientifiques et des idées religieuses. Tel savant, en entrant
dans son laboratoire, laissait ses convictions religieuses à
la porte, mais les reprenait en sortant. Certains ont pu, au nom de
la science, rejeter les croyances imposées par l'Eglise et les
tenir assurées au nom de la foi. Une telle contradiction est
sans doute la marque d'un état imparfait de l'intelligence ;
mais elle peut avoir d'excellents effets pour le développement
de l'esprit. Elle a permis une manifestation de l'esprit scientifique
en des âmes où il eût été
étouffé par l'esprit religieux s'il était
opposé à celui-ci. Il n'eût pu en triompher et
si, par impossible, il y était arrivé, s'il avait
vaincu et ruiné la vieille tendance qui organisait
l'intelligence et la vie, c'était peut-être, en certains
cas, la désorganisation de l'âme qui s'en suivait et la
ruine de l'intelligence elle-même.
M. Paulhan distingue trois classes de
contradictions : 1° celles qui existent entre des idées
appartenant à des domaines séparés (à
cette classe appartient la contradiction précédente) ;
2° les idées incohérentes qui naissent dans
l'esprit à propos de faits inconnus ou de problèmes
nouveaux (certaines hypothèses scientifiques, par exemple la
conception de l'éther lumineux, contradictoire, au dire du
physicien Friedel). La période des précurseurs est
féconde en contradictions de ce genre ; 3° les
contradictions qui proviennent de ce qu'une idée, en se
transformant, reste associée au même mot
(équivoques ou contradictions que des mots comme dieu,
liberté, égalité, ont si fréquemment
produites). La règle générale est que les
contradictions qui peuvent devenir acceptables sont celles qui
troublent le moins l'esprit, qui permettent la transition entre un
état passé et un état futur. Parmi ces
contradictions, il en est qui ont pour résultat de se rendre
la vie intellectuelle plus facile, plus riche, plus féconde. "
Acheter la richesse, la complexité, la facilité de la
vie intellectuelle au prix d'un peu d'incohérence, ce n'est
pas toujours faire un mauvais calcul. "
Il y a lieu ainsi de reconnaître,
à côté de la logique de la conséquence et
de la logique de la vérité, une sorte de logique
utilitaire qui complèterait les deux autres. Il ne s'agit pas
ici de pragmatisme, c'est-à-dire d'une utilité morale
ou sociale, mais d'une utilité toute intellectuelle ; je veux
dire de l'intérêt qu'a la pensée à se
faire la plus souple et la plus riche possible. Il y a place pour une
casuistique logique qui rendrait les mêmes services que la
casuistique morale, qui apprécierait les conflits
d'idées comme l'autre apprécie les conflits de devoirs,
qui particulariserait la logique abstraite et l'ajusterait à
la diversité des problèmes et à la
complexité du fonctionnement réel de l'intelligence.
Les croyances devraient être beaucoup plus nuancées
qu'elles ne sont. Trop de gens ont l'air de ne jamais connaître
les états intermédiaires entre la négation
complète d'une idée et son affirmation sans
réserves. Tout cela est d'abord affaire de circonstances,
d'approximation, de nuances, de mesures délicates. "(a) Et
tout cela aussi ne pouvait être vu que par un esprit
singulièrement souple et délié, aussi peu
scolastique que possible, et assez peu familiarisé avec toutes
les formes de la contradiction psychologique et de la contradiction
sociale pour ne pas s'effaroucher de la contradiction logique.
Es livres comme celui-ci et les
quelques autres que je viens de mentionner plus haut, dénotent
un singulier affinement de la sensibilité philosophique. Ils
sont un signe des temps. Nous sommes parvenus, semble-t-il, en nos
logiques ingénieuses et paradoxales, au même stade
d'évolution qu'en nos littératures
compliquées.
Car nous voulons la Nuance encor
Pas la Couleur, rien que la
Nuance…
Et tout le reste est…
Pédagogie…
Comme M. A. rance a raison dans son
apologie de la Vérité Blanche ! La Vérité
est blanche : non pas parce qu'elle est pure, mais au contraire parce
qu'elle est composée de mille vérités diverses
et bariolées qui, par le mouvement rapide du disque
multicolore, se fondent dans le blanc. Ces vérités
diverses sont les couleurs changeantes de la vie.
C'est pourquoi nous sommes las des
philosophèmes monochromes et monocordes, des logiques
unilatérales et rectilignes simplistes, impératives et
doctorales ; nous secouons le joug scolastique et nous leur crions :
Démission !
§
Voici que M. E. Faguet nous donne la
réplique en nous annonçant la Démission de la
morale. Cette démission est-elle un fait accompli ? J'en doute
un peu. La " Circé des philosophes ", bien que passablement
vieillie et décrépite, n'a pas abdiqué ses
prétentions. Elle a toujours et gardera longtemps encore des
soupirants et des amants pleins d'illusions. - C'est égal, le
titre de M. Faguet n'est pas aimable. Dame Morale pourrait à
bon droit s'en formaliser et trouver qu'elle est traitée sans
ménagement au cours de ces pages ironiques. Elle passe
là, comme on dit, un mauvais quart d'heure et pourrait
s'écrier : " Ah ça ! On ne parle que de ma mort,
là-dedans ! "
M. Faguet nous montre en effet
l'infortunée morale chassée de position en position par
une légion d'adversaires, secondés d'ailleurs
sournoisement par une cohorte de partisans plus dangereux pour elle
que des ennemis déclarés. Et nous voyons le moment
où elle va être expulsée comme un simple roi de
Portugal. - Heureusement M. Faguet prend pitié de la vieille
dame ; il lui offre galamment le bras et la reconduit, avec beaucoup
d'égards, sous le nom de " Morale de l'Honneur ", dans un de
ses anciens palais retapé, recrépi et
re-badigeonné pour la circonstance. Ce n'est pas une expulsion
en règle ; mais c'est tout de même une mise à la
retraite et un honorariat décent.
§
Après la Démission de la
Morale, on ne serait pas fâché d'apprendre la
démission de la Pédagogie. Cette sœur cadette de la
Morale a en effet agacé pas mal de gens par ses allures
prétentieuses et sa mégalomanie… Mais la
Pédagogie n'est pas d'humeur à céder la place.
Voici en effet un gros volume de 532 pages, au cours duquel M. J.
Dubois examine le Problème Pédagogique. - Ce
problème pédagogique est un véritable
casse-tête chinois. Pour former les enfants, il faut des
maîtres. Mais qui formera les maîtres ? Et aussi, qui
formera les formateurs des formateurs ?… etc. - Cruelle
énigme, dirait l'un ; nous voilà au rouet, dirait
l'autre. Il n'y a peut-être d'autre moyen de sortir de
là que d'admettre que les premiers formateurs des formateurs
sont des émanations directes de la divinité. Et
voilà fondé un nouveau culte des grands hommes qui,
pour n'offrir que de lointains rapports avec celui imaginé par
A. Comte ou Carlyle, n'en aurait pas moins des fidèles. Il y a
quelques années, un pédantolâtre roumain, mais
qui avait sucé chez nous le lait des bonnes doctrines,
n'a-t-il pas soutenu cette thèse que les pédagogues
sont les créateurs de l'Histoire, les moteurs du
Progrès, les rénovateurs de la face de la terre
?
Il serait injuste d'attribuer à
M. J. Dubois ce mysticisme et cet impérialisme
pédagogiques. Sa foi éducationniste est plus
éclairée et même assez libérale, puisqu'il
défend ce qu'il appelle " l'individualisme " en
pédagogie. - Malgré tout, le portrait qu'il trace de
l'éducateur idéal me laisse rêveur. Que de
qualités requiert cette bienheureuse mission
d'éducateur ! On songe involontairement à la chanson
où est célébrée la profession du bon
gendarme.
Ah ! c'est un métier
difficile…
Il est vrai que M. Dubois dira qu'il ne
s'agit pas ici d'un métier, mais d'une " vocation " et d'un "
apostolat "…
§
Avec M. E. Roerich, dans sa Philosophie
de l'Education, la Pédagogie baisse notablement le ton.
L'auteur repousse les exagérations en honneur dans certains
milieux sur l'influence sociale de l'école. " Il semble
parfois que la pédagogie en soit encore à l'âge
où l'on cherche la pierre philosophale. L'instituteur prussien
s'est vanté d'avoir gagné la bataille de Sadowa. Et
nombre de personnes rêvent pour l'instituteur français
un rôle social et politique, une mission presque surnaturelle
tout à fait hors de proportion avec sa fonction réelle.
La science de la pédagogie enseignera avant tout à
l'éducateur qu'il y a des choses qu'il ne peut pas faire, que
l'on doit suivre la nature et ne pas même essayer de lui faire
violence, que c'est la société qui dirige
l'école, non pas l'école qui transforme la
société. " Voilà qui est d'un esprit sage et
avisé. Mais que vont dire les zélotes de
l'Educationnisme ?
§
Laissons les entreprises de
pédantocratie et terminons ces notes par l'évocation
d'une noble figure de rêve : le Christ du Cinquième
Evangile de M. Han Ryner.
On sait qu'il existe sur la naissance
de Jésus une curieuse légende dans laquelle le nom de
Panther ou Panthère joue un rôle. - Voltaire, dans son
Dictionnaire Philosophique, à l'article Prophéties,
rapporte que le père de Jésus, au dire des anciens
juifs, aurait été un gentil du nom de Panther. En
conséquence, les juifs traitaient Jésus de fils de
Panther, d'impie et de fils d'impie. - Je trouve d'autre part dans
Origène (Contra Celsum) une version plus étrange. Celse
fut, on le sait, le premier écrivain qui attaqua le
christianisme. Ce fut une sorte de Homais du second siècle qui
ridiculisa de son mieux les légendes et les dogmes
chrétiens. Or, nous trouvons rapportée chez Celse, au
dire d'Origène, une légende juive, d'après
laquelle Jésus serait né d'une jeune femme juive et
d'une panthère ( !). - Je me hasarde à expliquer cette
dernière et bizarre légende par une transformation
populaire de l'autre version d'après laquelle le père
de Jésus aurait été un étranger du nom de
Panther. - L'amour du peuple pour le merveilleux et peut-être
aussi la haine des juifs pour les chrétiens auraient
transformé le nom de " Panther " en celui d'une
panthère ; et aurait ainsi attribué au Christ cette
étrange naissance dont on trouve d'ailleurs des
équivalents dans les mythologies païennes.
Si je pose ici ce petit problème
d'histoire ou plutôt de légende religieuse, c'est que
l'idée m'en est suggérée par le début du
beau livre de M. Han Ryner. - " Le Cinquième Evangile "
s'ouvre par le récit des amours de Marie et d'un centurion de
l'armée romaine, grec d'origine, nommé
Panthéros, jeune et beau comme un dieu, ayant dans le cœur et
exprimant dans le plus beau langage toute la noblesse d'âme
stoïcienne, tout le magnifique Mépris de la Loi, toute la
sagesse escarpée et sereine que M. Han Ryner va infuser dans
l'âme du Fils de son rêve. En Marie elle-même revit
l'amour ardent. De la Justice, héritage de cette race juive
d'où est sorti le cri enflammé des Prophètes. -
C'est de ce couple eugénique que va sortir le héros du
Cinquième Evangile, le Nazaréen idéal que M. Han
Ryner invite à une ascension nouvelle vers des cimes aussi
hautes, mais moins âpres, plus claires et plus
hospitalières que celles du haut desquelles vaticina
Zarathoustra.
Mémento. - Aux érudits
ou, d'une manière plus générale, aux esprits qui
s'intéressent aux sources et à l'évolution des
idées je signalerai le Système de Descartes, de M. O.
Hamelin (Alcan) ; étude historique et critique très
documentée et approfondie sur l'ensemble de la philosophie
cartésienne ; - le Chrysippe de M. E. Bréhier (Alcan),
collection " les Grands Philosophes ") ; établi d'après
une méthode critique très sûre ; - l'Epicure de
M. E. Joyau (même collection) ; bon effort pour
déterminer le véritable caractère d'une
philosophie qui a cette étrange fortune d'être toujours
jeune. Il y a encore et il y aura longtemps des délicats, des
fatigués et des désabusés qui se
réfugieront sous les ombrages du Jardin d'Epicure. - De la
Maison Bloud, voici une excellente monographie de M. le baron Carra
de Vaux sur Léonard de Vinci ; on y trouvera l'essentiel
à connaître sur la multiple activité artistique,
scientifique et philosophique du Grand Florentin ; - un opuscule de
M. G. Castella sur Buchez, dans lequel les idées un peu
nuageuses de ce penseur d'ordre secondaire sont utilement
élucidées.
Aux gens du monde qui se sentiraient
d'humeur à philosopher, je propose comme exemple et comme
guide M. de Gasté qui, dans son livre : Réalités
imaginaires, réalités positives, nous raconte sa propre
aventure intellectuelle. C'est l'histoire d'un gentilhomme normand
qui, préoccupé, comme éleveur, de mensurations
hippométriques, et ayant reconnu, dans cet ordre
spécial de recherches, les avantages de l'observation
personnelle et de la précision scientifique, a
été tenté d'appliquer à des questions
d'un ordre plus général la méthode dont il avait
retiré une si vive satisfaction d'esprit. De là une
série de réflexions sur la vie, la
société, la morale, l'éducation, la politique,
au cours desquelles se révèle l'intelligence
primesautière d'un self made man de la philosophie, d'un
autodidacte qui a ceci de bon qu'il nous fait plutôt part de
ses remarques personnelles que de ses lectures.
Aux théologiens, historiens du
christianisme, apologétistes et controversistes, je signale
une excellente édition critique des Maximes des Saints de
Fénelon, par M. Albert Chérel (Bloud), qui remet en
lumière non seulement la théologie fénelonnienne
et la querelle du quiétisme, mais la figure même de
Fénelon sur laquelle les intéressantes études de
M. J. Lemaître et de M. H. Brémond ont récemment
attiré l'attention ; - un petit opuscule de Mgr Douais sur
l'Apologétique, que l'on peut rapprocher d'un récent
ouvrage sur le même sujet : L'Art et l'Apologétique de
M. l'abbé Sertillanges.
Aux amateurs de théologie
laïque, je recommande la Philosophie de la Religion, de M. Gourd
(Alcan). L'auteur reprend sous les noms du coordonnable et de
l'incoordonnable l'ancienne distinction leibnitzienne de la
quantité et de la qualité et tire de là un
spiritualisme vieillot et faiblard.
NOTES
(1) Il est curieux de voir M. A. Loisy
exprimer, dans un esprit sans doute un peu différent, une
pensée analogue à celle de Bossuet : " Vais-je verser
dans le monisme, dans le panthéisme ! Je l'ignore. Ce sont des
mots. Je tâche de parler des choses. La foi veut le
théisme ; la raison tendrait au panthéisme. Sans doute
elles envisagent deux aspects du vrai et la ligne d'accord nous est
cachée. " (Quelques lettres sur des questions actuelles,
lettre XIX.)
NOTE DU TRANSCRIPTEUR
(a) Palante ferme ici une
parenthèse dont on ne sait pas trop ou situer l'ouverture.
Pour cette raison, nous avons laissé la ponctuation telle
qu'on peut la trouver dans la chronique du Mercure.
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