Chronique du 16 mai 1911

 

G. Dromard : Les Mensonges de la vie intérieure, 1 vol. in-18, 2,50, F. Alcan. - Léon Wéry : D'après l'Ecclésiaste, 1 vol. in-18, aux éditions de la Revue Le Thyrse, Bruxelles. - Fr. Paulhan : La Logique de la Contradiction, 1 vol. in-18, 2,50, F. Alcan. - E. Faguet : La Démission de la Morale, 1 vol. in-18, 3,50, Société Française d'imprimerie. - Jules Dubois : Le Problème pédagogique, 1 vol. in-8, 7,50, F. Alcan. - E. Roerich : La Philosophie de l'Education, 1 vol. in-8, 5 fr., Alcan. - Han Ryner : Le Cinquième Evangile, 1 vol. in-18, 3,50, E. Figuière et Cie. - Mémento.

Le livre de M. G Dromard : les Mensonges de la vie intérieure, s'ouvre par une théorie du " Moi-Fantôme " qui éveille chez le lecteur une sensation de déjà vu. Point n'est besoin, pour fixer cette impression, d'interroger longtemps ses souvenirs. Les variations exécutées par l'auteur sur ce thème fondamental, notamment le couplet sur la psychologie illusionniste des personnages de Flaubert, s'inspirent directement de leitmotivs bovaryques connus, auxquels M. Dromard fait d'ailleurs une allusion bien méritée en citant, vers la fin du chapitre en question, le nom de M. J. de Gaultier. - Ceci dit, il convient de rendre justice au talent très personnel dont témoignent les analyses consacrées par M. Dromard aux diverses formes de l'Illusion intérieure. Illusions, ces croyances fossiles qui subsistent en nous, tapies dans la subconscience ; illusion, ce dilettantisme sentimental qui a tant de charmes pour certaines âmes ; illusions encore, ces jugements de tendance, ces raisonnements de justification, chers aux casuistes, mais aussi si naturels à notre égoïsme et à notre paresse. Illusion enfin cet esprit d'entêtement qui nous rive à nos préjugés. - Le Dilettantisme sentimental est la plus curieuse de ces complications psychologiques. Il consiste dans ce fait que, l'esprit dupant le cœur, nous nous donnons l'illusion d'émotions et de passions profondes, alors que nous jouons simplement avec la représentation de ces passions et de ces émotions. M. Dromard distingue deux variétés de dilettantisme sentimental : la sensiblerie et la sensibilité romanesque. Les pages où sont décrits ces deux états d'âme comptent parmi les plus fines et les plus attachantes du livre. La conclusion de M. Dromard surprend un peu. Après avoir décrit le cerveau humain comme un appareil dont la destination spéciale et fatale est de fabriquer la contradiction et l'illusion, après nous avoir promenés à travers tous les détours et recoins de la caverne intérieure et nous en avoir énuméré tous les pièges et tous les sortilèges, le voici qui clôt son livre par un acte de foi dans la puissance de l'esprit et dans l'efficacité de l'effort intellectuel pour pénétrer le sens des choses, pour résoudre les contradictions, dissiper les ténèbres et réaliser l'harmonie intérieure, reflet de l'harmonie universelle. Cet acte de foi est au moins inattendu.

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M. Léon Wéry s'épargne une telle palinodie. D'un bout à l'autre de son petit livre : D'après l'Ecclésiaste, il maintient le point de vue illusionniste et ironiste qu'il avait déjà élu dans un précédent Essai : le subtil et dédaigneux Stylite. " Vanité des vanités… " Le mot Vanité est dépouillé ici de son sens vulgaire et moraliste. Il désigne l'acte même qui nous procure la conscience positive de la vie, en favorisant et en exaltant notre besoin vital par excellence, le besoin de différenciation… - De toutes les vanités, les vanités intellectuelles sont les plus raffinées ; mais, comme d'autres vanités plus vulgaires, elle n'ont d'autres fonctions que d'inventer de nouveaux prétextes de distinction entre les hommes ; elles aboutissent à affubler d'un uniforme d'académicien le gorille ancestral.

Faut-il démonter la petite marionnette intellectuelle et voir ce qu'elle a dans le ventre ? C'est un jeu qui peut être amusant et, après tout, si l'on n'a pas la vocation des idéalismes pontifiants, on peut placer en cela ses propres vanités. D'ailleurs, l'analyse a ceci de séduisant pour l'ironiste qu'elle va contre le vœu secret et profond de notre nature qui est la sécurité dans l'inconscience et la bêtise. " L'intelligence ne peut sans péril se détourner du but tout extérieur qui lui est assigné. Trop vive, trop affinée, elle compliquerait et gâterait tout. Nous sommes ainsi dans une constante obligation de contenir notre esprit dans de justes limites, de lui éviter toute lucidité intempestive, d'attirer son attention vers le dehors, de l'occuper, de l'amuser, de le stériliser. " Aussi admirez la stratégie savant mise au service de la salutaire inintelligence, la sûre technique d'obnubilation intellectuelle et d'hébétude voulue ! Cette tactique est double : 1° extérieure et sociale ; 2° intérieure et individuelle. La première est en grande partie l'œuvre des pédagogies, des métaphysiques et des littératures. " A ce point de vue, la concurrence et la confusion qu'une érudition et une vanité inlassable se plaisent à faire régner dans ces domaines sont infiniment précieuses. "

Mais d'ordinaire nous nous abêtissons à moins de frais. " Il nous suffit de céder aux multiples suggestions ambiantes ; la vie sociale s'organise admirablement en vue de cette fin précise. "

La méthode intérieure est plus délicate. Elle consiste à nous aveugler sur nos contradictions intérieures et particulièrement sur celle qui met aux prises en nous deux logiques : une logique première, impérative, exigeante, pontifiante, jugeante et vitupérante ; c'est la logique de l'Idéalisme et du moralisme ; celle-là nous l'appliquons aux autres ; - et une logique seconde, infiniment plus souple, plus indulgente, plus discrète et plus accommodante que nous nous appliquons à nous-mêmes. C'est la logique du fatalisme. Fondée sur l'idée d'universelle détermination, elle consacre notre personnelle irresponsabilité ; elle rejette sur les circonstances, le milieu, les atavismes, le destin, le poids de nos fautes et de nos maladresses.

Nous utilisons à tour de rôle, selon l'intérêt de notre amour-propre et nous substituons à propos l'une à l'autre ces deux techniques mensuratrices. Malgré tout, à de certains moments, nous nous apercevons de la contradiction. Comment nous aveugler sur cette constatation gênante ? C'est fort simple. En nous mettant en colère et en injuriant autrui au nom de nos moralisme ! Le stratagème d'hébétude consiste ici à provoquer quelque grand trouble physiologique capable de congestionner le cerveau et d'éteindre toute lucidité. " Il n'y a point de jugement, il n'y a point de sagesse et de morale où n'intervienne de façon discrète ou flagrante cette effervescence du sentiment… Et quel admirable moyen de succès ! Nos meilleurs applaudissements vont aux littératures et aux philosophies qui usent sans ménagement de cette providentielle logique de la virulence et de l'injure ; qui apprécient tout sans détours, sans périphrases, sans discrétion ; qui prononcent tout de suite : Un tel est un sot ; un tel est un cuistre ; un tel est un fripon ! L'injure, c'est le lyrisme de la métaphysique… " Tout cela est ingénieux et si bien dit ! Et c'est d'un esprit si joliment désabusé, si gentiment ironiste avec lui-même ! M. Wéry conclut ainsi : " Et certes, je ferais mien le conseil de Pascal : " Abêtissez-vous ", si je ne le savais absolument inutile. "

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Si la contradiction est la mère de l'ironie, l'auteur d'une Morale de l'Ironie était tout désigné pour instituer une Logique de la Contradiction. M. Paulhan a donc obéi lui-même à une rigoureuse logique intérieure en écrivant ce petit livre dont le titre paradoxal a dû faire frémir d'horreur l'ombre du Stagyrite. Fonder une logique sur la négation du principe de contradiction ! Quel blasphème ! M. Paulhan a eu cette audace et, disons-le tout de suite, il a parfaitement réussi dans sa tentative.

Pascal avait dit quelque chose comme ceci : ni la contradiction n'est marque de fausseté, ni l'absence de contradiction n'est marque de vérité. M. Paulhan nous montre à son tour que, pour peu qu'un raisonnement soi compliqué, on n'est jamais sûr de ne pas se trouver en présence d'une contradiction ; on n'est jamais sûr non plus d'avoir affaire à une contradiction véritable. Car deux idées qui semblent incompatibles peuvent être unies par quelque intermédiaire associatif caché. Aussi est-on obligé, bon gré, mal gré, de trouver une raison profonde au mot de Bossuet. Il faut parfois tenir fermement les deux bouts de la chaîne alors même qu'on ne voit pas comment elles se rejoignent (1), alors même que leur réunion semble un défi à la logique. " Il faut seulement, nous dit M. Paulhan, s'assurer que l'on tient bien les deux bouts d'une chaîne. " Voilà qui n'est pas toujours commode à vérifier.

On pourrait rapprocher des contradictions de notre vie intellectuelle celles de notre vie sentimentale et de notre vie active. Elle sont innombrables. Odi et amo. Une personne peut en aimer une autre, travailler à son bonheur et se réjouir d'un malheur qui lui arrive. La Rochefoucauld avait déjà noté qu'il y a dans le malheur de nos amis quelque chose qui ne nous déplaît pas. Non seulement nos actions contredisent souvent nos intentions, mais elles se contredisent souvent elles-mêmes.

Pour nous en tenir au domaine intellectuel qui est proprement celui qui est en question ici, il est certain que nos chaînes d'idées les mieux soudées cassent souvent au beau milieu. Bien plus, nos idées prises isolément cachent souvent quelque fêlure. M. Paulhan cite de curieux exemples d'idées mathématiques, physiques, philosophiques que nous utilisons constamment sans nous préoccuper des contradictions ouvertes ou latentes qu'elles abritent. - Avons-nous tort ? Non. Nous sommes tributaires de la contradiction. Sans elle nous ne pourrions pas plus penser que nous ne pourrions vivre. On peut dire qu'une certaine incohérence est la condition d'une pensée normale, saine et féconde.

Et sans doute, il importe de se rendre compte des contradictions et, pour cela, d'user de cette méthode de dissociation dont M. de Gourmont a donné la théorie et l'exemple dans sa Culture des Idées. Mais il importe aussi de ne pas vouloir éliminer toute contradiction. Il faut savoir s'accommoder des contradictions nécessaires et les utiliser pour le plus grand profit de l'intelligence.

L'objet d'une logique de la contradiction est précisément de déterminer quelles sont parmi nos innombrables et inévitables contradictions celles que l'on peut se permettre et qui peuvent même jouer un rôle utile dans notre économie intellectuelle. - Prenons comme exemple une des contradictions les plus fréquentes. C'est la contradiction des conceptions scientifiques et des idées religieuses. Tel savant, en entrant dans son laboratoire, laissait ses convictions religieuses à la porte, mais les reprenait en sortant. Certains ont pu, au nom de la science, rejeter les croyances imposées par l'Eglise et les tenir assurées au nom de la foi. Une telle contradiction est sans doute la marque d'un état imparfait de l'intelligence ; mais elle peut avoir d'excellents effets pour le développement de l'esprit. Elle a permis une manifestation de l'esprit scientifique en des âmes où il eût été étouffé par l'esprit religieux s'il était opposé à celui-ci. Il n'eût pu en triompher et si, par impossible, il y était arrivé, s'il avait vaincu et ruiné la vieille tendance qui organisait l'intelligence et la vie, c'était peut-être, en certains cas, la désorganisation de l'âme qui s'en suivait et la ruine de l'intelligence elle-même.

M. Paulhan distingue trois classes de contradictions : 1° celles qui existent entre des idées appartenant à des domaines séparés (à cette classe appartient la contradiction précédente) ; 2° les idées incohérentes qui naissent dans l'esprit à propos de faits inconnus ou de problèmes nouveaux (certaines hypothèses scientifiques, par exemple la conception de l'éther lumineux, contradictoire, au dire du physicien Friedel). La période des précurseurs est féconde en contradictions de ce genre ; 3° les contradictions qui proviennent de ce qu'une idée, en se transformant, reste associée au même mot (équivoques ou contradictions que des mots comme dieu, liberté, égalité, ont si fréquemment produites). La règle générale est que les contradictions qui peuvent devenir acceptables sont celles qui troublent le moins l'esprit, qui permettent la transition entre un état passé et un état futur. Parmi ces contradictions, il en est qui ont pour résultat de se rendre la vie intellectuelle plus facile, plus riche, plus féconde. " Acheter la richesse, la complexité, la facilité de la vie intellectuelle au prix d'un peu d'incohérence, ce n'est pas toujours faire un mauvais calcul. "

Il y a lieu ainsi de reconnaître, à côté de la logique de la conséquence et de la logique de la vérité, une sorte de logique utilitaire qui complèterait les deux autres. Il ne s'agit pas ici de pragmatisme, c'est-à-dire d'une utilité morale ou sociale, mais d'une utilité toute intellectuelle ; je veux dire de l'intérêt qu'a la pensée à se faire la plus souple et la plus riche possible. Il y a place pour une casuistique logique qui rendrait les mêmes services que la casuistique morale, qui apprécierait les conflits d'idées comme l'autre apprécie les conflits de devoirs, qui particulariserait la logique abstraite et l'ajusterait à la diversité des problèmes et à la complexité du fonctionnement réel de l'intelligence. Les croyances devraient être beaucoup plus nuancées qu'elles ne sont. Trop de gens ont l'air de ne jamais connaître les états intermédiaires entre la négation complète d'une idée et son affirmation sans réserves. Tout cela est d'abord affaire de circonstances, d'approximation, de nuances, de mesures délicates. "(a) Et tout cela aussi ne pouvait être vu que par un esprit singulièrement souple et délié, aussi peu scolastique que possible, et assez peu familiarisé avec toutes les formes de la contradiction psychologique et de la contradiction sociale pour ne pas s'effaroucher de la contradiction logique.

Es livres comme celui-ci et les quelques autres que je viens de mentionner plus haut, dénotent un singulier affinement de la sensibilité philosophique. Ils sont un signe des temps. Nous sommes parvenus, semble-t-il, en nos logiques ingénieuses et paradoxales, au même stade d'évolution qu'en nos littératures compliquées.

Car nous voulons la Nuance encor

Pas la Couleur, rien que la Nuance…

Et tout le reste est… Pédagogie…

Comme M. A. rance a raison dans son apologie de la Vérité Blanche ! La Vérité est blanche : non pas parce qu'elle est pure, mais au contraire parce qu'elle est composée de mille vérités diverses et bariolées qui, par le mouvement rapide du disque multicolore, se fondent dans le blanc. Ces vérités diverses sont les couleurs changeantes de la vie.

C'est pourquoi nous sommes las des philosophèmes monochromes et monocordes, des logiques unilatérales et rectilignes simplistes, impératives et doctorales ; nous secouons le joug scolastique et nous leur crions : Démission !

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Voici que M. E. Faguet nous donne la réplique en nous annonçant la Démission de la morale. Cette démission est-elle un fait accompli ? J'en doute un peu. La " Circé des philosophes ", bien que passablement vieillie et décrépite, n'a pas abdiqué ses prétentions. Elle a toujours et gardera longtemps encore des soupirants et des amants pleins d'illusions. - C'est égal, le titre de M. Faguet n'est pas aimable. Dame Morale pourrait à bon droit s'en formaliser et trouver qu'elle est traitée sans ménagement au cours de ces pages ironiques. Elle passe là, comme on dit, un mauvais quart d'heure et pourrait s'écrier : " Ah ça ! On ne parle que de ma mort, là-dedans ! "

M. Faguet nous montre en effet l'infortunée morale chassée de position en position par une légion d'adversaires, secondés d'ailleurs sournoisement par une cohorte de partisans plus dangereux pour elle que des ennemis déclarés. Et nous voyons le moment où elle va être expulsée comme un simple roi de Portugal. - Heureusement M. Faguet prend pitié de la vieille dame ; il lui offre galamment le bras et la reconduit, avec beaucoup d'égards, sous le nom de " Morale de l'Honneur ", dans un de ses anciens palais retapé, recrépi et re-badigeonné pour la circonstance. Ce n'est pas une expulsion en règle ; mais c'est tout de même une mise à la retraite et un honorariat décent.

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Après la Démission de la Morale, on ne serait pas fâché d'apprendre la démission de la Pédagogie. Cette sœur cadette de la Morale a en effet agacé pas mal de gens par ses allures prétentieuses et sa mégalomanie… Mais la Pédagogie n'est pas d'humeur à céder la place. Voici en effet un gros volume de 532 pages, au cours duquel M. J. Dubois examine le Problème Pédagogique. - Ce problème pédagogique est un véritable casse-tête chinois. Pour former les enfants, il faut des maîtres. Mais qui formera les maîtres ? Et aussi, qui formera les formateurs des formateurs ?… etc. - Cruelle énigme, dirait l'un ; nous voilà au rouet, dirait l'autre. Il n'y a peut-être d'autre moyen de sortir de là que d'admettre que les premiers formateurs des formateurs sont des émanations directes de la divinité. Et voilà fondé un nouveau culte des grands hommes qui, pour n'offrir que de lointains rapports avec celui imaginé par A. Comte ou Carlyle, n'en aurait pas moins des fidèles. Il y a quelques années, un pédantolâtre roumain, mais qui avait sucé chez nous le lait des bonnes doctrines, n'a-t-il pas soutenu cette thèse que les pédagogues sont les créateurs de l'Histoire, les moteurs du Progrès, les rénovateurs de la face de la terre ?

Il serait injuste d'attribuer à M. J. Dubois ce mysticisme et cet impérialisme pédagogiques. Sa foi éducationniste est plus éclairée et même assez libérale, puisqu'il défend ce qu'il appelle " l'individualisme " en pédagogie. - Malgré tout, le portrait qu'il trace de l'éducateur idéal me laisse rêveur. Que de qualités requiert cette bienheureuse mission d'éducateur ! On songe involontairement à la chanson où est célébrée la profession du bon gendarme.

Ah ! c'est un métier difficile…

Il est vrai que M. Dubois dira qu'il ne s'agit pas ici d'un métier, mais d'une " vocation " et d'un " apostolat "…

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Avec M. E. Roerich, dans sa Philosophie de l'Education, la Pédagogie baisse notablement le ton. L'auteur repousse les exagérations en honneur dans certains milieux sur l'influence sociale de l'école. " Il semble parfois que la pédagogie en soit encore à l'âge où l'on cherche la pierre philosophale. L'instituteur prussien s'est vanté d'avoir gagné la bataille de Sadowa. Et nombre de personnes rêvent pour l'instituteur français un rôle social et politique, une mission presque surnaturelle tout à fait hors de proportion avec sa fonction réelle. La science de la pédagogie enseignera avant tout à l'éducateur qu'il y a des choses qu'il ne peut pas faire, que l'on doit suivre la nature et ne pas même essayer de lui faire violence, que c'est la société qui dirige l'école, non pas l'école qui transforme la société. " Voilà qui est d'un esprit sage et avisé. Mais que vont dire les zélotes de l'Educationnisme ?

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Laissons les entreprises de pédantocratie et terminons ces notes par l'évocation d'une noble figure de rêve : le Christ du Cinquième Evangile de M. Han Ryner.

On sait qu'il existe sur la naissance de Jésus une curieuse légende dans laquelle le nom de Panther ou Panthère joue un rôle. - Voltaire, dans son Dictionnaire Philosophique, à l'article Prophéties, rapporte que le père de Jésus, au dire des anciens juifs, aurait été un gentil du nom de Panther. En conséquence, les juifs traitaient Jésus de fils de Panther, d'impie et de fils d'impie. - Je trouve d'autre part dans Origène (Contra Celsum) une version plus étrange. Celse fut, on le sait, le premier écrivain qui attaqua le christianisme. Ce fut une sorte de Homais du second siècle qui ridiculisa de son mieux les légendes et les dogmes chrétiens. Or, nous trouvons rapportée chez Celse, au dire d'Origène, une légende juive, d'après laquelle Jésus serait né d'une jeune femme juive et d'une panthère ( !). - Je me hasarde à expliquer cette dernière et bizarre légende par une transformation populaire de l'autre version d'après laquelle le père de Jésus aurait été un étranger du nom de Panther. - L'amour du peuple pour le merveilleux et peut-être aussi la haine des juifs pour les chrétiens auraient transformé le nom de " Panther " en celui d'une panthère ; et aurait ainsi attribué au Christ cette étrange naissance dont on trouve d'ailleurs des équivalents dans les mythologies païennes.

Si je pose ici ce petit problème d'histoire ou plutôt de légende religieuse, c'est que l'idée m'en est suggérée par le début du beau livre de M. Han Ryner. - " Le Cinquième Evangile " s'ouvre par le récit des amours de Marie et d'un centurion de l'armée romaine, grec d'origine, nommé Panthéros, jeune et beau comme un dieu, ayant dans le cœur et exprimant dans le plus beau langage toute la noblesse d'âme stoïcienne, tout le magnifique Mépris de la Loi, toute la sagesse escarpée et sereine que M. Han Ryner va infuser dans l'âme du Fils de son rêve. En Marie elle-même revit l'amour ardent. De la Justice, héritage de cette race juive d'où est sorti le cri enflammé des Prophètes. - C'est de ce couple eugénique que va sortir le héros du Cinquième Evangile, le Nazaréen idéal que M. Han Ryner invite à une ascension nouvelle vers des cimes aussi hautes, mais moins âpres, plus claires et plus hospitalières que celles du haut desquelles vaticina Zarathoustra.

 

Mémento. - Aux érudits ou, d'une manière plus générale, aux esprits qui s'intéressent aux sources et à l'évolution des idées je signalerai le Système de Descartes, de M. O. Hamelin (Alcan) ; étude historique et critique très documentée et approfondie sur l'ensemble de la philosophie cartésienne ; - le Chrysippe de M. E. Bréhier (Alcan), collection " les Grands Philosophes ") ; établi d'après une méthode critique très sûre ; - l'Epicure de M. E. Joyau (même collection) ; bon effort pour déterminer le véritable caractère d'une philosophie qui a cette étrange fortune d'être toujours jeune. Il y a encore et il y aura longtemps des délicats, des fatigués et des désabusés qui se réfugieront sous les ombrages du Jardin d'Epicure. - De la Maison Bloud, voici une excellente monographie de M. le baron Carra de Vaux sur Léonard de Vinci ; on y trouvera l'essentiel à connaître sur la multiple activité artistique, scientifique et philosophique du Grand Florentin ; - un opuscule de M. G. Castella sur Buchez, dans lequel les idées un peu nuageuses de ce penseur d'ordre secondaire sont utilement élucidées.

Aux gens du monde qui se sentiraient d'humeur à philosopher, je propose comme exemple et comme guide M. de Gasté qui, dans son livre : Réalités imaginaires, réalités positives, nous raconte sa propre aventure intellectuelle. C'est l'histoire d'un gentilhomme normand qui, préoccupé, comme éleveur, de mensurations hippométriques, et ayant reconnu, dans cet ordre spécial de recherches, les avantages de l'observation personnelle et de la précision scientifique, a été tenté d'appliquer à des questions d'un ordre plus général la méthode dont il avait retiré une si vive satisfaction d'esprit. De là une série de réflexions sur la vie, la société, la morale, l'éducation, la politique, au cours desquelles se révèle l'intelligence primesautière d'un self made man de la philosophie, d'un autodidacte qui a ceci de bon qu'il nous fait plutôt part de ses remarques personnelles que de ses lectures.

Aux théologiens, historiens du christianisme, apologétistes et controversistes, je signale une excellente édition critique des Maximes des Saints de Fénelon, par M. Albert Chérel (Bloud), qui remet en lumière non seulement la théologie fénelonnienne et la querelle du quiétisme, mais la figure même de Fénelon sur laquelle les intéressantes études de M. J. Lemaître et de M. H. Brémond ont récemment attiré l'attention ; - un petit opuscule de Mgr Douais sur l'Apologétique, que l'on peut rapprocher d'un récent ouvrage sur le même sujet : L'Art et l'Apologétique de M. l'abbé Sertillanges.

Aux amateurs de théologie laïque, je recommande la Philosophie de la Religion, de M. Gourd (Alcan). L'auteur reprend sous les noms du coordonnable et de l'incoordonnable l'ancienne distinction leibnitzienne de la quantité et de la qualité et tire de là un spiritualisme vieillot et faiblard.

 

NOTES

(1) Il est curieux de voir M. A. Loisy exprimer, dans un esprit sans doute un peu différent, une pensée analogue à celle de Bossuet : " Vais-je verser dans le monisme, dans le panthéisme ! Je l'ignore. Ce sont des mots. Je tâche de parler des choses. La foi veut le théisme ; la raison tendrait au panthéisme. Sans doute elles envisagent deux aspects du vrai et la ligne d'accord nous est cachée. " (Quelques lettres sur des questions actuelles, lettre XIX.)

 

NOTE DU TRANSCRIPTEUR

(a) Palante ferme ici une parenthèse dont on ne sait pas trop ou situer l'ouverture. Pour cette raison, nous avons laissé la ponctuation telle qu'on peut la trouver dans la chronique du Mercure.

 

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