Une de mes amies, qui peint, qui sculpte le verre, la porcelaine, le bronze, le papier mâché, et pour laquelle j’écrivis ces quatre textes, destinés à être lus aux vernissages d’expositions dont elle était l’invitée d’honneur ou l’invitée unique.La fille au scarabée
Au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre, c’est écrit dans la Bible. Et la Femme ainsi que l’Homme, dans cet ordre et non pas dans celui de notre Saint Livre, sûrement rédigé par une main masculine. Dieu n’est-Il pas d’ailleurs toujours représenté sous la forme d’un mâle ?
Donc, de ses mains de divin sculpteur, Dieu façonna la Femme et l’Homme, absolument égaux, n’en déplaise à certains Talibans, car Dieu, qui avait prescience de l’Avenir, savait que viendrait le temps de la Parité.
La première femme s’appelait Lilith, selon cette tradition juive dont découle notre christianisme. Il faudrait lire toutes les bibliothèques du monde. Et plus particulièrement celles des archéologues, ces jardiniers de notre passé, ces terrassiers de nos genèses, qui ont su situer Eden sur nos planisphères et révéler que le premier couple d’humains n’était pas suavement blanc et blond comme le peignirent les merveilleux artistes de la Renaissance italienne, mais intensément noir. Pour tout dire : africain.
A cette couleur près, la vie de nos sombres ancêtres fut probablement semblable à celle de nos aïeux décolorés. Mettons qu’ils chassaient le lion et l’éléphant en place du renne, et vivaient nus plutôt que couverts de fourrure car la météo de l’autre continent était plus clémente ; mais, pour le reste, c’était tout pareil : Monsieur chassait, avec les fils qu’il eût bientôt de Madame, et Madame gardait les petits dans la grotte, en préparant le frichti et retournant les matelas d’herbe. Madame était toujours grosse car la pilule ne serait pas inventée avant des millions d’années, et il fallait bien remplacer ces petits, mourant si facilement.
La vie était rude, âpre, ne laissant ni temps, ni place aux sentiments, à la pensée. Le langage, d’ailleurs, qui permet les échanges, était à peine inventé, cri de singe encore, ce cousin récemment abandonné. Et pourtant, et pourtant…. Lilith parfois, ou sa fille, son arrière-nièce, on ne sait plus mais qu’importe, la femme en tout cas, la femme, à l’heure où le mâle chassait, où les petits qui avaient survécu consentaient à siester, la femme réfléchissait, allongée pour reposer un peu ses reins de femme gravide, et elle trouvait le plafond de sa caverne assez ennuyeux. Avec du papier peint, et des frises d’éléphants pour distraire les gosses, ce serait tout de même plus gai. Je ne vous garantis pas les mots du monologue intérieur, traduire c’est toujours trahir, nous savons cela. Mais l’idée était bien là. La première idée qui ne fut pas nourricière, domestique, utile.
La Femme inventa l’art, quelque part en tassili. Elle accoucha d’un dessin, entre deux mises bas de nourrissons. Ayant fait cela, elle ressentit un grand bien-être, une satisfaction jusqu’alors inconnue. Son cœur cogna plus fort, un frisson courut sur sa peau, et elle sortit de la grotte, pour respirer mieux, car ses poumons aussi semblaient se dilater.
C’était l’heure crépusculaire, avec le soleil embrasé, la brise vespérale, si légère, douce comme une caresse. Elle regarda au loin, là où avaient disparu les chasseurs, puis elle baissa les yeux, car un insecte lui chatouillait l’orteil. Ordinairement, copiant l’homme, elle tuait , sans états d’âme. Mais son âme, justement, était en gestation. L’âme venue du bout de ses doigts d’artiste, et qui avaient remonté, sous les frissons du bras, jusqu’à ce creux, là, entre le cœur palpitant et les poumons oppressés.
Ces doigts-là ne purent commettre le geste ordinaire, sacrilège. Le scarabée était si beau, avec ses reflets métalliques. La femme le contempla, l’épargna, décida, d’un mot qu’elle ignorait mais dont elle inventa le sens, intuitivement, qu’il serait sacré.
Il le fut, en Egypte, un peu plus tard. Et bien plus tard encore, toujours en Afrique, le scarabée, ou son fils, son arrière-neveu, ayant bien pérégriné, passé les siècles et les déserts, le scarabée, de nouveau, rencontra un minuscule orteil.
C’était à Batna, au début des années 50. 1950. Quand les enfants de la Bible, du Coran et du Talmud partageaient encore les mêmes jeux, à l’heure crépusculaire. L’heure que j’ai dite, propice à la mélancolie et l’espérance. La petite fille se pencha, comme l’avait fait, bien avant elle, la dame de la grotte. Elle regarda l’insecte. Elle l’écouta de toute son âme. Il y eut entre eux un dialogue que je ne saurais relater avec mes pauvres mots d’écrivain car cette conversation ne comportait ni verbe, ni nom, propre ou commun, et pas plus d’adjectif. C’était seulement une onde, passant de la dure carapace à la chair tendre d’un pied d’enfant. Une onde de mémoire, racontant les origines, l’Afrique, la Femme. La petite fille absorba tout cela, le conserva comme un viatique, à travers les vicissitudes et les bonheurs de sa vie. Elle peignit, elle sculpta – souvent des ventres de femme gravide, car l’insecte ne lui avait épargné aucun détail de la vie dans la grotte. Elle signe ses œuvres Annie-Claude Ferrando. Mais ne vous fiez pas à la peau claire, à la flamme rousse des cheveux, aux beaux yeux si bleus. Grattez donc ce palimpseste, du geste délicat de mes si chers archéologues. Et vous découvrirez alors qu’Annie-Claude, c’est Lilith, la première femme, le premier pied, noir, n’ayant pas écrasé l’insecte sacré.
Août 2002
le scarabée
(collection particulière S. Arese)
Les pépettes, le fric, le flouze, la thune : l’argot dit notre tendresse pour l’argent. L’argent, cette abstraction qui fait tant rêver car nous en palpons rarement autant que nous souhaiterions. Il n’est que de voir, au moment d’acheter le journal, devant nous, ce gratteur impénitent du Loto, qui, chaque jour espère que la fortune lui tombera du ciel, selon l’expression désuète qui prétend le Ciel encore habité.
L’argent, nous en palpons rarement car il a disparu dans le ventre des banques depuis l’invention des chèques et des cartes, lesquels l’ont rendu encore plus abstrait bien qu’il porte toujours ce nom d’un métal dans lequel, pourtant, on ne bat plus monnaie depuis longtemps.
Du temps qu’il circulait, sous forme de pièces puis de billets, il connut plusieurs noms, selon les pays, les époques. A présent qu’il est quasi invisible, son identité est plus floue, car l’euro ne signe pas un pays mais une fédération d’états, aussi boiteuse qu’extensible. Adieu, lires, marks, francs, objets dépourvus d’usage et qu’on trouvera peut-être plus tard, entre les assignats et les louis, chez les antiquaires, les brocanteurs, dans ces foires à tout qui font courir les foules chaque dimanche.
Croyez-vous vraiment qu’on les trouvera ? Rien n’est moins sûr car ces objets-là n’ont jamais été, dans nos poches et nos sacs, qu’en transit. Et un jour on nous a demandé de les rendre. Oui : on, cette économie qui nous gouverne et a décidé de cet adieu au franc. Voici 1500 ans de notre histoire rayée d’un coup. Car le franc, qui donna son nom à notre monnaie, fut d’abord ce guerrier farouche, cet envahisseur de ce qui n’était plus la gaule mais une colonie romaine. Le Franc déferla sur l’empire en même temps que les Vandales, les Ostrogoths, les Huns, dont les noms prirent rapidement une connotation péjorative. Le Franc se fit chrétien, ce qui le rendit honorable, semble-t-il, et la France exista, fille aînée de l’Eglise devions-nous apprendre dans nos catéchismes.
Mais de quelle monnaie usèrent les Francs majuscules ? J’avoue l’ignorer. Je sais seulement que le franc minuscule naquit le 17 Germinal de l’an XI, en cette période troublée où l’on décapitait même les calendriers. La France, soudain enfançon de onze années, se dotait d’une monnaie au nom millénaire, reniant son louis, dont l’apparition avait coïncidé avec le treizième du nom, deux siècles plus tôt. Et le franc dura jusqu’à l’euro, également deux siècles, qui virent passer consulat, empires, royauté fugace, républiques diverses.
Je me souviens d’avoir pu, dans ma jeunesse, pénétrer dans cette grande bâtisse de briques où se fabriquaient nos pièces. L’usine monétaire avait en effet, au moment de la seconde guerre mondiale, émigré de Paris à mon village natal de Beaumont-le-Roger. Notre professeur d’histoire nous avait demandé des reportages sur les lieux de travail ; je lui dois le souvenir de cette émotion, violente, d’avoir pu photographier ce qui était interdit. L’émotion, quelle qu’elle soit, fourbit les armes de la mémoire… Elle saisit Annie-Claude devant son téléviseur, un soir d’enquête sur la destruction de ces fameux billets qu’on nous confisquait, pour les martyriser de diverses manières avant de les détruire, comme on soumettait, jadis, du temps des Louis, les suspects à la Question avant de les raccourcir ou de les brûler. Et devant son écran, comme des millions de téléspectateurs, Annie-Claude soupira : tout ce que je pourrais faire avec ça ! A dire vrai, même si la phrase était identique, elle n’avait pas la même signification pour tous. Les millions de fauchés pensaient aux millions de fafiots avec lesquels ils auraient acheté maisons, voyages, droit à la paresse. Notre amie pensait à ce qu’elle aurait pu créer à partir de ces billets hors d’usage, bois flottés des marées économiques. Son mari sentit qu’il devait s’inquiéter : elle ne lâcherait pas le morceau avant d’avoir eu gain de cause, et il faudrait probablement, dans le grenier ou la cave, jouer aux receleurs. Le grenier et la cave étaient pleins. Il ne restait plus que la baignoire songeait le malheureux, insomniaque, tandis que son épouse commençait d’être turlupinée. C’est un joli mot qu’elle employait là, tout droit venu du XVII° siècle, car le sieur Turlupin, comédien de son état, inventa une forme de jeu farceur, qui devint un nom commun.
Notre turlupinée, non moins inventive, décida d’une nouvelle version du jeu de l’oie. Elle lança son dé, sous forme de lettre, dans la case du ministère des finances où se tenait un certain Fabius, homonyme d’un consul romain, qui passa à l’Histoire, sous le surnom de Cunctator : le temporisateur. Le Fabius contemporain s’aligna sur son illustre prédécesseur, temporisant la fougue de notre artiste en la renvoyant sur la Banque de France. Laquelle répondit non, brandissant le n° et la date d’un décret interdisant ce type de jeu d’argent. Claude crut qu’il pourrait retrouver le sommeil. D’autant que l’épouse passait sa turlupinade sur des générations de francs antérieurs. Ces anciens francs, billets plus grands, généralement plus beaux, que quelques amis collectionnaient, et dont elle avait tiré, chez un commerçant soupçonneux, des photocopies couleur pour les insérer dans les premières toiles de l’ exposition future.
C’est alors que la Banque de France, ayant peut-être changé de gouverneur ou fouillé ses poubelles sur un remords, concocta une nouvelle réponse, en forme de questionnaire : avait-elle un projet bien défini ? Dans l’affirmative, chère Madame, veuillez nous envoyer un dossier. Conséquent, le dossier, car le sérieux d’une idée se mesure, c’est bien connu, au poids du papier. Elle fit, joignant photos des premières œuvres. Miracle ! Elle eut enfin permission d’entrer en possession du magot, sur la case Paris, pourvu qu’elle fournît, préalablement, immatriculation du fourgon, identités des convoyeurs, dates et lieux de naissance – c’est quel département, Batna ? – n° de sécurité sociale, tour de poitrine, j’exagère à peine. A destination, il fallut patienter entre divers sas vitrés, derrière lesquels des employés aux mines endeuillées s’interrogeaient : à quelle espèce en voie de disparition appartenaient ces deux olibrius racketteurs d’une monnaie dévaluée ? On livra finalement l’objet du désir, en rectangles quadri-perforés et sacs de confettis, sur des diables, c’était de circonstance, et on fit jurer, signature faisant fois, de ne partager avec quiconque l’étrange butin. Pas même quelques confettis aux petits-enfants pour le soir du réveillon, était-ce bien clair ? Et pour le complément – car il n’y avait pas le compte – il fallait retourner à la case Rouen, dans les locaux régionaux de la même banque. Annie-Claude, péremptoire autant qu’émue, s’y précipita, priant qu’on lui fourguât les briques. On la regarda, soupçonneux : qu’est-ce que c’était que cet hold-upeuse d’un nouveau genre, opérant sans armes ni cagoule?
Depuis ce dernier épisode, l’artiste a bien travaillé, comme nous pouvons voir, Petit Poucet semant son trésor sur les toiles. Claude s’est cependant lavé, car il a défendu sa baignoire, entassant la fortune percée au grenier. Et ce soir, je crois pouvoir avancer qu’il dormira tranquille…
octobre 2003
A l’origine – les bancs de l’école – l’écriture et son corollaire la lecture ne furent pas pour Annie-Claude une partie de plaisir. Elle était dyslexique. Soit. Toujours rassurant d’étiqueter les maux. Mais, surtout, elle ne faisait pas vraiment le lien entre ces lettres, ces lignes, et le sens qui en émanait. Car elle n’était sensible qu’aux formes, qui lui offraient ce plaisir premier : dessiner. Et la calligraphie arabe lui parut encore bien plus belle que notre alphabet latin. Si belle qu’on se découragea de lui faire apprendre cette seconde langue : elle s’échappait vraiment trop sur ces arabesques-là, comme sur le tapis volant des contes.
Elle dut quitter sa terre natale, ce pays d’apprentissage en 1962, dans les circonstances dramatiques que l’on sait. Elle vécut un temps à Marseille, où elle découvrit une panoplie de fournitures faisant défaut au bled et qui lui permit de mettre de la couleur à ses dessins. Les peintres nomment souvent cela avoir de la matière. Dans le cas d’Annie-Claude, l’expression n’est pas usurpée. Car dans son premier tableau figuratif exécuté cette même année de l’exil, elle avait inclus du sable. Le sable comme mémoire du pays perdu, dans un tableau qu’elle arrima sur son vélo d’adolescente, pour le porter à une exposition, la première de sa vie. Le sable qui échappe de la main, comme la mémoire glisse à l’oubli dans la vieillesse, le sable qu’on enferme dans de petites boules de verre, pour mesurer le temps, qui nous échappe lui aussi. Cette première toile est a présent accrochée sur un mur de la maison normande d’Annie-Claude, entre quelques-objets de Là-bas, ce pays de la nostalgie.
C’est en Normandie en effet que notre artiste est à présent installée, depuis longtemps, avec mari, enfants, petits-enfants, sans oublier les mères, ces divinités tutélaires des Méditerranéens. C’est en Normandie qu’elle est à nouveau heureuse, je peux vous l’affirmer. Et qu’elle s’est enfin découvert du goût pour la lecture, le jour où une amie lui mit entre les mains le livre d’une compatriote, Marie Cardinal : Les mots pour le dire. Ce fut une révélation, un choc.
L’autre révélation lui vint lorsqu’elle fit un retour au pays. A l’entrée de Batna, où elle était née, la pancarte comportait deux lignes au lieu de l’unique qu’elle avait connue : le même nom, dans les alphabets latin et arabe. Cette pancarte fut en quelque sorte sa pierre de Rosette. Avant même de quitter l’autocar, telle Champollion descendant de son chameau pour révéler qu’il déchiffrerait enfin les hiéroglyphes, elle annonça à Claude (la mari, le complice, le bricoleur de cadres pour les toiles et de socles pour les sculptures ; Claude l’indispensable, l’émerveillé, toujours disponible) : je vais travailler sur l’écriture… Ses mots à elle, décidément, resteraient des formes, des couleurs, de la matière. Comme on fait feu de tout bois elle fait matière de tout ce que son œil aigu rencontre. Elle s’est arrêtée, la semaine passée, pour ramasser, dans un caniveau, une canette écrasée, rouillée, devenue fragile dentelle de métal et qui sera bientôt incorporée à un tableau encore à naître. Claude a soupiré, fait semblant de râler, car le sous-sol et le grenier débordent de ce qu’il nomme, avec ses mots à lui : toutes tes saloperies
Aux belles couleurs neuves sorties des tubes et des pots brillants de nouveauté, elle continue d’ajouter ce que j’appellerai des reliefs de vie, comme on dit les reliefs d’un repas. Elle construit en effet ses œuvres à partir de la destruction. Comme elle dut se reconstruire après la destruction que fut l’arrachement à l’Algérie. N’hésitez pas à regarder de près ses toiles. Vous y trouverez cette fois, car c’est le thème du jour, des fragments de textes, dans des alphabets multiples. Des fragments déchirés, déchiquetés, car, toujours, elle continue d’ignorer le sens des mots, des phrases, et il nous faudrait, pour lire ces petits papiers, nombre de traducteurs, des linguistes. Elle mêle aussi bien le rouleau à prières tibétain que la partition musicale et les actes notariés du XVII° siècle. Nous ne saurons jamais qui a hérité de quoi, en cette année 1666 portée sur un de ces fragments. Comme nous ne saurons rien des tribulations de ce registre trouvé sur une décharge. Le clerc qui a rédigé l’acte rêva-t-il jamais de voir sa belle écriture faire partie, quatre siècles plus tard, d’une toile, exposée dans une bibliothèque ? La boucle me paraît ainsi bouclée : la mémoire détruite dans le lieu de la mémoire conservée. Cette courbe est aussi parfaite qu’un œuf, ce symbole de la renaissance. D’ailleurs, il y a aussi, parmi ces fragments de textes, cherchez bien, des coquilles d’œufs…
Mai 2005
Non tant, malgré me singulier, la seule mémoire de l’artiste, que les mémoires superposées des générations depuis les origines. Et les origines sont africaines, les préhistoriens nous l’ont appris. Les femmes d’Annie-Claude Ferrando sont donc les Déesses-Mères de ces temps premiers, aux fessiers de Vénus hottentote.
Pour autant, celle qui, au XIX° siècle passa à la postérité affublée de ce surnom, n’était plus prise pour personne divine mais pour curiosité monstrueuse, déportée de son continent pour être exhibée en Europe, tel un animal exotique. Cruel retournement de statut, comme si l’homme (oui, oui : avec un h minuscule, il a depuis trop longtemps démérité pour porter encore la majuscule) n’avait jamais su tenir sa compagne de toujours qu’à distance de lui-même, élevée dans un ciel improbable, ou abaissée dans l’enfer certain du mépris et de la cruauté réservés (par le même insensé) aux espèces qu’il prétend inférieures.
De l’adoration au mépris, l’homme ne fut jamais un être de mesure, capable de regarder la femme comme son égale.
Annie-Claude Ferrando, qui connaît son privilège de vivre sur un continent où l’égalité est en passe d’advenir, a choisi de rappeler ces mémoires éclatées, de la lumière divine à l’obscurantisme.
L’œuvre intitulée Ainsi soient-elles, qui, par son titre comme par sa présentation crucifiée, semble faire référence au christianisme peut aussi se lire comme une vision plus universelle : femme écartelée dans son cadre de bois telle une carcasse de bœuf à son crochet d’abattoir, telle une peau tendue, prête au tannage. Peau composite en l’occurrence puisque l’artiste mêle… tout ce qui lui tombe sous la main : plâtre, bois, papiers, filets à patates, paille de riz, le tout agrégé par peintures, colles et vernis ! Il faut alors, s’étant apprivoisé à distance, s’approcher des idoles et des martyrs, pour, oubliant le sens et les formes, détailler tous ces matériaux, dans la proximité d’un regard de myope, qui, seul, en révèlera la richesse.
Février 2006
Il arrive aux peintres de fêter leurs 30, 40, 50 ans de peinture…
On appelle ça des rétrospectives, qui permettent de mesurer le chemin parcouru. Epreuve parfois dangereuse, car s’il est des talents qui s’épanouissent, s’affirment au fil des années, il en est qui s’égarent, qui périclitent, qui, surtout, se répètent, infidèles à leur ligne de progression, fidèles à la loi du marché, il faut bien vivre.
Annie-Claude, qui ne fait rien comme ses confrères et consœurs, a choisi, pour fêter son départ en retraite, non pas de montrer son parcours pictural, mais de rendre hommage à la région qui lui a permis de renaître, après ce grand deuil du pays natal ayant marqué sa quinzième année. Française d’Algérie, elle est devenue Pied-Noir de Normandie. Elle a troqué la sandalette de l’éternel été contre la botte des automnes et des printemps pluvieux, des hivers de neige, de givre, de brouillard. La botte qui parfois aussi s’en va pêcher la crevette et les bois flottés de nos rivages. Merci Etretat, et l’aiguille creuse, merci le Mont Saint Michel, la politesse d’Annie-Claude est emplie d’allégresse car la falaise chère à Maupassant et Maurice Leblanc semble danser, tout comme le Mont, bientôt délivré de la digue qui l’attache au Continent. Et le pays de Bray, auquel on prête tant d’austérité, danse également sous son pinceau, qui, abandonnant les couleurs chaudes habituelles, nous étourdit de bleus, de verts, de gris, de blancs. Mais le rouge revient en force, dans toutes les ouvertures de la cathédrale, comme si un air de tango s’était emparé du monument célébré par Monet. Tellement célébré par le maître des Impressionnistes que c’était une gageure de s’attaquer à ce thème. Pari gagné : on reconnaît la cathédrale au premier coup d’œil, ce premier coup d’œil qui nous certifie également que c’est bien du Ferrando qu’on regarde. L’œuvre d’une femme heureuse, qui sait même voir la beauté des raffineries. L’œuvre d’une femme qui danse : un bonheur qui n’a pas de prix.16 novembre 2007
la cathédrale de Rouen
gris de toutes les couleurs
itinéraire normand
les pierres blanches
muraille blancheVous pouvez voir d’autres œuvres d’Annie-Claude Ferrando sur son site :
http://www.ferrandoannieclaude.com
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