Mon
ami, mon frère, ta vie ne ressemble pas à la mienne. Tu est
mon ami sans que nous ne nous connaissions, sans que je sache ton nom,
tes goûts et ce que tu voulais faire de ton existence. je ne sais
presque rien de toi, sinon que nous avions presque le même âge
et que comme toi la vie et la Liberté me sont plus importants que
toute chose. je suis né libre, je ne connais rien d'autre que la
paix. je vis dans un pays où chacun s'exprime , parle, aime, refuse,
en toute liberté et selon ce que sa conscience lui dicte. Je me
demande parfois ce que j'ai réalisé pour mériter autant,
alors qu'autour de moi l'oppression, la haine et l'injustice entrainent
chaque jour des innocents dans le néant.
Je
ne te connais pas et pourtant tu me manques. Je ne sais de toi que tes
derniers instants, sur une plage dont tu ignorais tout, jusqu'à
son nom : UTAH, OMAHA, GOLD JUNO, SWORD s'entrechoquent dans mon
esprit. Je te vois courir à perdre haleine, puis t'arrêter
subitement, t"effondrer sur le sable, inerte et déjà loin
du fracas et de la mitraille. Je vois tes frères s'affairer autour
de toi, puis se relever et courir à leur tour. Courir vers leur
salut, vers la survie. je ne sais de ton histoire que quelques secondes,
moments furtifs saisis au hasard d'un assaut vers la Liberté. J'ignore
tout de toi et pourtant je sens ton souffle derrière mon épaule.
Tu
dors, dans ton immense pré de Normandie, entouré de tes frères
d'armes, le coeur léger. Tu t'es endormi un matin de juin
1944 pour que je puisse me reveiller libre bien des années plus
tard. Tu es parti si tôt que je n'ai pu croiser ton regard et te
remercier du cadeau que tu m'avais fait.. Liberté... Qu'il est beau
ce mot... C'est le tien, mon frère, mon ami. Celui que tu m'as offert
il y a déjà 59 ans. Tu le vois, malgré le temps qui
passe, je ne t'oublie pas et j'ai gardé ton cadeau bien à
l'abri des convoitises. de temps en temps je le place au creux de mes mains
et le regarde pendant un long moment.. Liberté... Le contempler
me rapproche à chaque fois un peu plus de toi. Aujourd'hui, nous
sommes le 6 juin et je penserai à toi encore plus qu'à l'habitude...
Je me rendrai sur la plage et regarderai le ciel, dans l'espoir de
voir ta silhouette se détacher de l'horizon. Ce jour t'est dédié,
mon ami... Il est dédié à tous tes frères que
je ne connais pas plus que toi mais qui m'ont laissé un mot en héritage...
Liberté
STEPHANE
DELOGU - JUIN 2003