m stp n(y) Km.t. mA=sn de l'élite de l'Egypte. Qu'ils scrutassent
p.t, mA=sn tA, makA le ciel, qu'ils observassent la terre, plus brave
jb=sn r mA(j).w ; était leur coeur que celui des lions ;
sr=sn Da n jjt(=f), nSny ils prédisaient une tempête avant sa venue, un orage
n xprt=f. Da pr(=w) avant son arrivée. Une tempête était survenue
jw=n m wAD=wr, tp-a alors que nous étions en mer et avant
sAH=n tA. fAt TAw, que nous eussions touché terre. Le vent s'étant levé,
jr=f wHmy.t ; nwy.t il fit naître la houle ; il y eut une vague
jm=f n(y).t 8 mH. jn xt HH(w) de 8 coudées sous son action. C'est un espar qui la
brisa
n=j s(y). aHa~n dp.t pour moi. Alors le navire
mt(=tj) : nty.w jm=s, n sp coula (litt : mourut) : de ceux qui étaient à son bord,
il n'en resta pas
waw jm. aHa~n=j rd=kw un. Et je fus déposé
r jw jn wAw n(y) wAD- sur une île par une vague de la mer.
Le Naufragé dans l'île du Ka
wr. jr~n=j 3 hrw, wa=kw, Je passai trois jours, seul,
jb=j m sn-nw=j, sDr=kw avec mon coeur pour (unique) compagnon, allongé
m-Xnw-n(y) kAp à l'abri
n(y) xt, on~n=j Swy.t. d'un arbre, après avoir embrassé l'ombre.
aHa~n dwn~n=j rd.wy Alors j'étendis mes jambes
=j r rx d.t(j)=j m r(A)=j. pour chercher ce que je pourrais me mettre sous la dent (litt : mettre dans ma
bouche).
gm~n=j dAb.w, Je trouvai des figues,
jArr.wt jm, jAo.wt nb.(w)t Sps.(w)t, des raisins et toutes sortes de légumes précieux,
kAw.w jm Hna no(a).wt, des fruits de sycomore entaillés et non entaillés,
Ssp.t mj jr=tw=s. rm.w et des concombres comme s'ils étaient cultivés. Il y avait là des poissons
jm, Hna Apd.w. nn nt(y).t ainsi que des oiseaux. Rien
nn st m-Xnw=f. aHa~n n'y manquait (litt : il n'y avait rien qui ne se trouvât pas en lui). Alors
ssA~n(=j) wj, rd~n=j r tA je me rassasiai, après avoir posé à terre
n(ty) wr(=w) Hr a.wy=j. ce qui était (trop) lourd pour mes bras.
Sdt=j DA, sxpr~n=j x.t, jr~n=j Ayant arraché un bâton, j'allumai un feu et je fis
sb-n-sD.t n nTr.w. aHa~n sDm~n=j un sacrifice pour les dieux. Alors j'entendis
xrw orj, jb un cri terrible et je pensai
=kw wAw pw que c'était une vague
n(y) wAD-wr. xt.w Hr gmgm, de la mer. Les arbres se mirent à craquer
tA Hr mnmn. kf~n=j et la terre à trembler. Je découvris
Hr=j, gm~n=j HfAw mon visage et constatai que c'était un serpent
pw, jw=f m jj.t. n(y)-sw qui venait. Il mesurait (litt : lui appartenaient)
30 mH, xbsw.t=f, wr(=w) s(y) 30 coudées, sa barbe, elle était longue (litt : grande)
r 2 mH, Haw=f sxr=w de plus de 2 coudées, son corps était façonné
m nbw, jnH.wy=fy m xsbd dans de l'or, ses sourcils étaient en lapis-lazuli
mAa, aro(=w) sw r xnt. véritable et il était penché vers l'avant.
jw wp~n=f r(A)=f r=j, jw=j Voici qu'il ouvrit la bouche vers moi, tandis que
Hr X.t=j m-bAH=f, j'étais à plat-ventre devant lui,
Dd=f n=j : (j)n-m(j) jn(w) tw (sp sn), nDs ? et il me dit : "Qui t'a amené, qui t'a amené, petit
homme ?
(j)n-m(j) jn(w) tw ? jr wdf Qui t'a amené ? Si tu tardes
=k m Dd n=j jn(w) tw r jw pn, à me dire qui t'a amené sur cette île,
rd=j rx=k tw jw=k m ss, je ferai que tu te voies réduit en cendre (litt : que
tu saches que tu es devenu cendre),
xpr=t(j) m nty n mA=t(w)=f. jw mdw et que tu deviennes invisible (litt : comme celui qui ne peut être vu). - Tu me
parles
=k n=j, nn wj Hr sDm et je n'y prête pas attention
st, jw=j m-bAH=k, alors que je suis devant toi,
Hm~n(=j) wj. aHa~n rd=f wj m r(A)=f, car je ne me connais plus." Alors il me prit
dans sa bouche,
jT=f wj r s.t=f m'emporta dans son
n(y).t snDm, wAH repaire et me déposa
=f wj nn dmj.t=j. wDA sans me blesser. J'étais intact
=kw, nn jT.t jm=j. sans que rien ne m'ait été enlevé.
jw wp~n=f r(A)=f r=j, jw=j Il ouvrit sa bouche vers moi, alors que
Hr X.t=j m-bAH=f, j'étais à plat-ventre devant lui
aHa~n Dd~n=f n=j : (j)n-m(j) jn(w) tw (sp sn), et il me dit : "Qui t'a amené, qui t'a amené,
nDs, (j)n-m(j) jn(w) tw r jw pn petit homme, qui t'a amené sur cette île
n(y) wAD-wr nty gs.(wy)=fy m nwy ? de la mer dont les deux côtés sont dans les flots ?
aHa~n wSb~n=j Alors je lui répondis
n=f st, a.wy=j HAm(=w) ceci, mes deux bras étendus (en signe de respect)
m-bAH=f. Dd=j n=f : devant lui. Je dis :
jnk pw hA=kw "Il se fait que j'étais descendu
r bjA m wpw.t vers les mines en mission
jty m dp.t n(y).t du Souverain sur un navire de
120 mH m Aw=s, 40 mH m wsx 120 coudées de long et 40 coudées de large.
=s. 120 sod jm=s, 120 marins se trouvaient à bord,
m stp n(y) Km.t. de l'élite de l'Egypte.
mA=sn p.t, mA=sn tA, Qu'ils scrutassent le ciel, qu'ils observassent la
terre,
makA jb=sn r mA(j).w ; plus brave était leur coeur que celui des lions ;
sr=sn Da ils prédisaient une tempête
n jjt=f, nSny n xprt=f ; avant sa venue, un orage avant son arrivée ;
wa m nb, makA jb=f, chacun d'eux, plus brave était son coeur,
nxt a=f r sn-nw=f. nn et plus vaillant que celui de son camarade. Il n'y
avait pas
wxA m-Hr-jb=sn. Da de maladroit parmi eux. Une tempête
pr(=w) jw=n m wAD-wr, était survenue alors que nous étions en mer,
tp-a sAH=n tA. fAt avant que nous eussions touché terre.
TAw, jr=f wHmy.t. nwy.t Le vent s'étant levé, il fit naître la houle ; il y eut
une vague
jm=f n(y).t 8 mH. jn xt HH(w) de 8 coudées sous son action. C'est un espar qui la
brisa
n=j s(y). aHa~n dp.t m(w)t=t(j). pour moi. Alors le navire coula.
nty.w jm=s, n sp waw jm De ceux qui étaient à son bord, il n'en resta pas un
Hr-xw=j, mk wj r-gs=k. en dehors de moi, et vois, je suis auprès de toi.
aHa~n jn=kw r jw pn jn Voici que j'ai été déposé sur cette île par
wAw n(y) wAD-wr. une vague de la mer."
Dd~jn=f n=j : m snD (sp sn), Il me dit : "N'aie pas peur, n'aie pas peur,
nDs, m A(y)tw jb=k. petit homme, ne pâlis pas (litt : ne blanchis pas ton
coeur).
pH~n=k wj, mk nTr rd~n=f Tu m'as atteint, vois, le dieu, il a permis
anx=k, jn~n=f tw r jw pn n(y) kA, que tu vives, il t'a porté vers cette île du Ka,
nn nt(y).t nn st m-Xnw=f, où rien ne manque,
jw=f mH(=w) Xr nfr.wt nb.t. et qui est remplie de tout ce qui est bon.
mk tw r jr.t Abd Hr Vois, tu passeras mois après
Abd r kmt=k 4 Abd mois, jusqu'à ce que tu aies accompli 4 mois
m-Xnw-n(y) jw pn. jw dans cette île.
dp.t r jj.t m $nw, Un navire va venir de la Résidence,
sod.w jm=s rx(w)~n=k. monté par des marins que tu connais.
Sm=k Hna=sn r $nw, Tu partiras avec eux vers la Résidence,
m(w)t=k m njw.t=k. et tu mourras dans ta ville.
rS=wy sDd(w) dp(w).t~n=f, sn(=w) x.wt mr
! Comme il est heureux celui qui raconte ce qu'il vécu, le mauvais cap ayant été franchi !
Le récit du serpent
sDd=j rf n=k mjt.t-jry xprw m jw pn Laisse-moi donc te raconter quelque chose de semblable qui est arrivé sur cette
île,
wn=j jm=f Hna sn.w=j, Xrd.w où je me trouvais avec mes frères, des enfants
m-oAb=sn. km~n=n 75 HfAw m étant parmi eux. Nous comptions 75 serpents de
ms.w=j Hna sn.w=j, nn sxA=j n=k ma descendance ainsi que de mes frères. Je ne te parlerai
pas
sA.t kt.t jn(w).t~n=j m sSA. aHa~n sbA d'une petite fille que j'avais obtenue par la prière. Voici qu'une étoile
hA=w, pr~n nA m x.t m-a=f. xpr~n rs nn wj Hna(=sn). tomba et ceux-ci partirent en flamme à cause
d'elle. Or il se fit que je n'étais pas avec (eux).
Am=ny nn wj m-Hr(y)-jb=sn, aHa~n m(w)t=kw n=sn, gm~n=j Ils brûlèrent alors que je n'étais pas parmi eux et je mourus pour eux, les
ayant trouvés
st m XAy.t wa.t. jr onn=k, dAr jb=k, comme un unique monceau de cadavres. Si tu es brave, endurcis ton coeur,
mH=k onj=k m Xrd.w=k, ksn=k et tu serreras tes enfants dans tes bras (litt : tu rempliras ton giron de tes
enfants), tu embrasseras
Hmt=k, mA=k pr=k. nfr(=w) st r x.t nb.t. ta femme et tu reverras ta maison. C'est meilleur que
tout.
Le Naufragé et le serpent
pH=k $nw, wn=k jm=f Tu atteindras la Résidence, tu y vivras
m-oAb n(y) sn.w=k. wn=k(w) rf parmi tes semblables." Alors que j'étais
dmA=kw Hr X.t=j, dmj~n=j étendu sur le ventre, je touchai
sAtw m-bAH=f, Dd=j rf n=[f] le sol devant lui, et je lui dis :
SDd=j bAw=k n jty, d=j sSA=f "Je raconterai ta puissance au Souverain, je ferai qu'il
soit informé
m aA=k, d=j jn=tw n=k jbj, Hknw, de ta grandeur, je ferai que te soient apportés de l'alun (?), de l'(huile-)hekenou,
jwdnb, XsAy.t, snTr n gs.w-pr.w, du ladanum, de la (gomme-)khesayt et de l'encens destiné aux magasins des
temples,
Htpw nTr nb jm=f. sDd=j rf xpr(w).t dont chaque dieu se satisfait. Je raconterai donc ce qui m'est arrivé
Hr=j m mA(w).t~n=j m bAw=<k>. dwA-nTr=tw n=k et ce que j'ai vu de ta puissance. On te rendra hommage (litt : on louera le
dieu pour toi),
m njw.t xft-Hr onb.t tA r-Dr=f. sft=j dans la Ville (Thèbes) en présence de la cour et du pays tout entier. Je t'offrirai
n=k kA.w n sb-n-sD.t, wSn~n=j n=k des taureaux en holocauste, après avoir sacrifié pour toi
Apd.w. d=j jn=t(w) n=k Ha.w Atp=w des volailles, je ferai que te soient amenés des navires chargés
Xr Spss.w nb n(y.w) Km.t mj jrr=t(w) n nTr mrr(w) de toutes les richesses de l'Egypte comme on le fait pour un dieu qui aime
rmT m tA wA n rx sw rmT. les hommes dans une terre lointaine que les hommes ne connaissent
pas."
aHa~n sbt~n=f jm=j m nn Dd(w)~n=j m nf m jb=f, Alors il se moqua de moi à cause de ce que j'avais dit d'insensé à ses yeux
(litt : dans son coeur),
Dd=f n=j : (j)n wr(=w) n=k atyw, xpr=t(j) (m) nb snTr
? me disant : "As-tu beaucoup de myrrhe ? Es-tu devenu posesseur
d'encens ?
jnk HoA Pwn.t, antyw n=j-jm(y) sw, Je suis le prince de Pount et la myrrhe, elle
m'appartient !
Hknw pf Dd(w)~n=k jn=tw=f, bw pw wr n(y) jw pn
! Quant à cette (huile-)hekenou que tu as parlé d'apporter, c'est le
principal produit de cette île !
xpr js jwd=k tw r s.t tn, n sp Il adviendra que tu t'en iras de ce lieu et que jamais plus
mA=k jw pn xpr(=w) m nwy. aHa~n dp.t tf tu ne reverras cette île une fois (re)devenue flots." Puis
ce navire
jj=t(j) mj sr(w).t~n=f xnt. aHa~n=j Sm=kw, arriva, comme il l'avait prédit auparavant. Alors je m'en allai,
rd~n(=j) wj Hr x.t oA(=w), sjA~n=j nty.w m-Xnw=s. me juchai sur un grand arbre et reconnus ceux qui se trouvaient à bord.
aHa~n Sm=kw r smj.t st, gm~n=j sw rx(=w) st. J'allai l'annoncer, mais je trouvai qu'il le savait (déjà).
aHa~n Dd~n=f n=j : snb=t(j) (sp sn), nDs, r pr=k, mA=k Alors il me dit : "Bon voyage, bon voyage, petit homme,
jusqu'à ta maison,
puisses-tu revoir
Xrd.w=k ! jm rn=j nfr(=w) m njw.t=k ; mk Xr.t=j tes enfants ! Fais que ma renommée soit bonne dans ta ville. Vois, ce sera
pw jm=k ! ce dont je te charge (litt : c'est ma charge sur toi) !
aHa~n rd~n(=j) wj Hr X.t=j, a.wy=j xAm(=w) m-bAH=f. Alors je me mis à plat-ventre, mes bras étendus devant
lui,
aHa~n rd~n=f n=j sb.t m antyw, Hknw, jwdnb, Et il me donna une cargaison de myrrhe, d'(huile-)heqenou, de ladanum,
XsAy.t, tj-Sps, SAasx, msdm.t, sd.w de (gomme-)khesayt, de (bois-)ti-chepes, de (plante-)chaâs, de
galène, de queues
n(y).w mm, mrry.t aA.t n(y).t snTr, nDHy.t de girafe, de gros morceaux (?) d'encens, de défenses
n(y).t Abw, Tsm.w, gwf.w, ky.w, Sps.w nb nfr. d'éléphant, de chiens, de cercopithèques, de babouins et toutes sortes de biens
précieux.
aHa~n Atp~n=j st r dp.t tn, xpr~n rd.t wj Hr X.t=j Je chargeai cela sur ce navire, et il arriva que je me prosternai
r dwA-nTr n=f. aHa~n Dd~n=f n=j : mk tw spr r $nw pour le remercier. Alors il me dit : "Vois, tu atteindras
la Résidence
n 2 Abd, mH=k onj=k m Xrd.w=k, rnpy=k dans deux mois, tu serreras tes enfants contre ta
poitrine et tu rajeuniras
m-Xnw ors.t=k. aHa~n hA=kw r mry.t dans ta tombe." Je me retrouvai sur le rivage
m-hAw dp.t tn, aHa~n=j Hr AS n mSa à proximité de ce navire et je me mis à héler la troupe
nty m dp.t tn. rd~n=j Hknw Hr mry.t n nb n(y) jw pn, qui était sur ce navire. Je rendis grâce au maître de
cette île,
nty.w jm=s r mjt.t-jry. na.t pw jr(w)~n=n m-xd de même qu'à ceux qui se trouvaient à bord. Nous mîmes le cap vers le nord
Le voyage de retour et la récompense
r $nw n(y) jty. spr~n=n r $nw vers la Résidence du Souverain. Nous atteignîmes la Résidence
Hr 2 Abd mj Dd(w).t~n=f nb.t. aHa~n ao=kw Hr jty, en deux mois, conformément à tout ce qu'il avait dit. Alors je fus introduit
auprès du Souverain,
ms~n=j n=f jnw pn jn(w)~n=j m-Xnw-n(y) jw pn. et je lui remis ces présents que j'avais apportés de cette île.
aHa~n dwA-nTr~n=f n=j xft-Hr onb.t tA r-Dr=f ; Alors il me remercia devant la cour et le pays tout entier ;
aHa~n rd=kw r Smsw, je fus promu Suivant,
sAH=kw m et je fus récompensé de
200 tp. mA wj r- 200 serfs. Regarde-moi
Conclusion
sA sAH tA, r-sA maintenant que j'ai regagné la terre, après
mA=j dp(w).t~n=j !
sDm rk ce que j'ai vécu (litt : après avoir vu ce que j'ai éprouvé). Ecoute donc
n r(A)=j ! mk
nfr sDm rmT ! mes paroles ! Vois, il est bon d'écouter les gens !
aHa~n Dd~n=f n=j : m jr jor, Alors il me dit : "Ne fais pas le malin,
xnms ! jn-m(j)
rd=t(j) mw l'ami ! Qui donnerait de l'eau
n Apd HD-tA n sf.t à l'oiseau à l'aube, pour le sacrifier
=f dwAw ? le matin ?"
Colophon
jw=f pw, HA.t=f C'est ainsi qu'il va, de son début
r pH.wy=fy, mj gmy.t m sS, à sa fin, comme ce qui a été trouvé par écrit,
m sS sS jor n(y) Dba.w=f, de la main du scribe aux doigts habiles,
Jmny sA Jmn-aA anx(=w), wDA(=w), snb(=w). Imeny, fils d'Imenâa, Vie, Prospérité, Santé.
Références
L’auteur
Comme bon nombre de textes de la littérature égyptienne, l’original est dépourvu de titre et l’auteur est resté anonyme.
Seul le nom du copiste est indiqué dans le colophon : « ...de la main du scribe habile de ses doigts, le fils d’Iméni, Iménâa, VSF ! ».
Le manuscrit
Le Conte du Naufragé n’est connu que par une seule version figurant sur un papyrus hiératique, découvert dans les réserves
du Musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg à la fin du XIXème siècle par l’égyptologue Golenischeff[1]
(P. Ermitage 1115 ou P. Golenischeff ). Il en a réalisé une première
traduction en français en 1880 et une transcription hiéroglyphique en 1906.
Puis, en 1911, une première édition d’après un fac-similé a été publiée par
Adolf Erman.
La provenance de ce papyrus est inconnue et l’on ignore comment il est arrivé dans les collections de l’Hermitage.
Heureusement, il est presque intact, avec son début et sa fin, et comporte peu de lacunes. Aucun parallèle (ni copie, ni
ostracon)
ne permet d’expliciter les bizarreries ou de corriger les incohérences du texte.
Quant à la forme, c'est une autre de ses originalités : il est rédigé d’abord en colonnes jusqu’à la colonne 123 et ensuite en lignes ; il démarre par une forme verbale continuative
(« un excellent compagnon dit alors… »[2]), comme s’il y
avait eu quelque chose avant, bien qu'il soit clair d'après l'état du support,
que nous sommes bien en possession du texte intégral.
La datation
La paléographie est caractéristique du Moyen Empire et la langue est du pur Moyen égyptien. Tout indique une rédaction
pendant la XIIème dynastie.
La composition
La composition est relativement complexe : il s’agit en effet d’une «
construction en abyme »[3], comme de nombreux contes
populaires (à commencer par Les Mille et une Nuits). Il ne faut cependant pas se
laisser égarer par l’aspect volontairement folklorique ou oral donné au texte
(cependant, il est probable que les thèmes abordés, présents à toutes les époques
et sous presque toutes les latitudes ont pu nourrir la verve des conteurs, toujours
actifs dans l'Egypte d'aujourd'hui)
ni par le style, qui est relativement simple (ce qui en fait une des premières
œuvres auxquelles s’attaquent les débutants), car c'est un texte écrit dès sa
conception, destiné à un auditoire lettré, qui se lit à plusieurs
niveaux, les récits des différents protagonistes s’enchâssant les uns dans les
autres à la manière des poupées russes. Sa structure se résume à une
forme ABCDCBA où :
- A est le cadre où évoluent les deux personnages revenant d’une expédition
infructueuse (à Pount ?) c'est-à-dire un haut fonctionnaire (prince ou
gouverneur - HAt(y)-a
- ) et le « Naufragé » lui-même, un autre dignitaire visiblement plus
expérimenté, qui n’est pas nécessairement son subordonné (le suivant ou
compagnon – Smsw
-).
- B est le récit à la première personne du voyage, du naufrage et du retour
heureux par le Smsw.
- C décrit sa vie dans l’île et sa rencontre avec le serpent.
- D est la partie centrale du texte, qui présente le récit du serpent, introduit
par les mêmes mots que ceux qui commencent le récit du Naufragé «laisse-moi donc te
raconter quelque chose de semblable ».
Le récit est à n’en pas douter une métaphore de la vie humaine (ne dit-on pas «
s’amarrer » en égyptien pour « mourir » ?), du destin[4] et de l’expérience («
comme est heureux celui qui raconte ce qu’il a vécu... »), mais il comporte
des éléments plus obscurs, étrangers à notre arrière-plan culturel, comportant
une part d’ésotérisme (comme l’allusion voilée aux 74 formes du soleil dans le
passage central relatant l’anéantissement des habitants de l’île[5]), et opposant à
l’idéal domestique typiquement égyptien («tu reverras ta maison, tu
embrasseras tes enfants ») une sagesse curieusement déviante selon laquelle
il est finalement inutile de faire des offrandes aux dieux puisqu’ils ont tout
(« Es-tu riche en myrrhe ? Es-tu devenu possesseur d’encens ? Je suis le
prince de Pount ! »).
La géographie
Pour différents auteurs[6], le pays de Pount, que les Égyptiens appelaient aussi « la Terre du Dieu »,
se situerait au-delà de la 5ème cataracte,
dans une région que l'on atteindrait en remontant le Nil, puis l'Atbara,
jusqu'au delta du Gash, mais la présence d’animaux marins dans les scènes du temple
de Deir-el-Bahari semble indiquer que Pount disposait d’un accès maritime et les
récentes découvertes de Kathryn Bard à Mersa Gawasis montrent que des
expéditions minières de la XIIème dynastie empruntaient la Mer Rouge, sans doute
après avoir traversé le désert, venant de Coptos ou de Thèbes.
Le pays de Pount a toujours été une destination de choix
pour les expéditions égyptiennes qui en rapportaient de nombreux produits
précieux, résines aromatiques, bois et animaux rares etc., d'origine africaine
mais sa localisation exacte pose encore problème. Le Naufragé, à l'issue de son
séjour dans l'île du Ka, reçoit du serpent toutes sortes de présents qui,
nous le verrons, sont typiquement des produits de Pount. Il y a donc toutes
les raisons de penser que le Naufragé faisait partie d'une de ces expéditions que
les pharaons (tels Hatchepsout) envoyaient vers ces régions. Ainsi donc, dans ce
texte, il ne serait pas illégitime de traduire les différentes occurrences de
l'expression wAD-wr
par « mer ».
Arguments en faveur de Pount :
- le serpent :
L'apparence du Serpent est celle du serpent de Napata, manifestation d'Amon liée
à l'Inondation, représenté dans le temple d'Abou Simbel et sculpté dans l'éperon
rocheux du Gebel Barkal. Dans le texte lui-même, le serpent qui porte la
khebeset, la barbe courbée des habitants de Pount qui est aussi l’attribut
d'Amon et d'Osiris ; il se présente comme étant "le prince de Pount" et le
possesseur de toutes les richesses, que naïvement, le Naufragé veut lui faire
porter en remerciement de ses bienfaits [lignes 140-141].
- les produits de Pount :
Tous les biens offerts par le serpent sont les produits que traditionnellement,
les Égyptiens allaient se procurer au pays de Pount, comme en témoigne le récit
de l'expédition qu'Hatchepsout organisa entre l'an VIII et l'an X de son règne.
Cette expédition, célébrée dans son temple de Deir-el-Bahari (mur du 2ème
portique, côté sud), comporte de nombreuses similitudes avec le conte du
Naufragé, en particulier la liste des denrées rapportées à Thèbes.
Texte de Deir-el-Bahari : (On charge) les bateaux en grande abondance avec
les merveilles du pays de Pount, avec toutes les belles essences de la Terre du
Dieu, avec des tas de (gomme-)kemyt et d'oliban, et des arbres à oliban
frais, avec de l'ébène et de l'ivoire pur, avec de l'or vert du pays d'Amon,
avec du (bois-)ti-chepes, du (bois-)kherit, de la myrrhe, de
l'encens, de la galène, des babouins, des cercopithèques, des chiens...
Texte du Naufragé [lignes 162-165] : Et il me donna une
cargaison de myrrhe, d'(huile-)heqenou, de ladanum, de (gomme-)khesayt,
de (bois-)ti-chepes, de (plante-)chaâs, de galène, de queues de
girafe, de gros morceaux (?) d'encens, de défenses d'éléphant, de chiens, de
cercopithèques et de babouins, toutes sortes de biens précieux.
Sur ce mystérieux pays de Pount, curieusement absent des archives diplomatiques
et que nul ne parvient à situer avec exactitude, qui, mieux que Dimitri Meeks,
saurait exprimer la fascination et la nostalgie des expéditions lointaines ?
La fascination de Pount c’est, en fin de compte, la fascination exercée par
l’inachevé qui se refuse à être définitivement complété par l’analyse et le
raisonnement. Chaque tentative paraît, chaque fois, serrer la vérité d’un peu
plus près. Mais chaque travail consacré à Pount laisse à celui qui le lit, et
peut-être à celui qui l’a écrit, le sentiment de quelque chose d’inabouti. Les
meilleures théories n’arrivent pas à rencontrer les preuves concrètes sur le
terrain : Pount existe dans nos recherches, dans nos travaux mais n’arrive pas à
montrer son contour précis sur une carte. La quête de Pount sert de dernier
refuge à un romantisme toléré au sein du champ austère de la recherche
scientifique. [7]
Notes
[1]V. S. Golenischeff Ermitage Impérial. Inventaire de la collection
égyptienne ; Les Papyrus Hiératiques n' 1115, 1116A et 1116 B de l'Ermitage
lmpérial à St Petersbourg (1913).[Retour] [2]Sauf si l’on retient la proposition de J. Baines (Interpreting the Story
of the Shipwrecked Sailor. Journal of Egyptian Archaeology 76) qui y voit
une formule du genre «Dd-.mdw jn ».[Retour] [3]Dispositif insérant un récit (sous-texte) dans le récit principal ou primaire
reproduisant les caractéristiques du récit primaire lui-même, l’illustrant,
l’expliquant, le contredisant, le prolongeant comme contrepoint. La mise en
abyme peut servir à mettre en évidence le thème central du roman, de la pièce,
etc.[retour] [4]J.-L CHAPPAZ Que diable allaient-ils faire dans cette galère ?
Recherche sur le thème de la navigation dans quelques contes égyptiens, Bulletin de la Société d’Égyptologie de Genève 3.[Retour] [5]J. BAINES, Interpreting the Story of the Shipwrecked Sailor.
Journal of Egyptian Archaeology 76.[Retour] [6]C. VANDERSLEYEN : l'Égypte et la Vallée du Nil, PUF, 1995 ;
Ouadj Our, un autre aspect de la vallée du Nil, Connaissance de l'Égypte Ancienne, 1999 ;
C. DESROCHES-NOBLECOURT : Hatchepsout, la reine mystérieuse, éd. Gérard Watelet, 2002.[Retour] [7]Dimitri MEEKS, communication présentée au colloque Encounters with
Ancient Egypt, UCL Institute of Archaeology on 16th-18th December 2000.[Retour]
Bibliographie
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Édition de la Fondation Égyptologique Reine Elisabeth – Bruxelles 1972.
John BAINES,
Interpreting the Story of the Shipwrecked Sailor, Journal of Egyptian
Archaeology 76.
Jean-Luc CHAPPAZ, Que diable
allaient-ils faire dans cette galère ? Recherche sur le thème de la
navigation dans quelques contes égyptiens, Bulletin de la Société d’Égyptologie
de Genève 3.
Adrian De Buck, Egyptian Reading Book - Ares publishers - Chicago 1982.
Christiane DESROCHES-NOBLECOURT : Hatchepsout, la reine mystérieuse, éd. Gérard Watelet, 2002.
Patrice Le Guilloux, Le conte du Naufragé - Angers 1996 (Association
Isis).
Pierre Grandet, Contes de l’Égypte ancienne - Éditions Khéops - Paris
2005.
Vladimir Semenovitch Golenischeff, Le Conte du Naufragé. L'Institut
Français d'Archéologie Orientale, Le Caire, 1912.
Vladimir Semenovitch Golenischeff, Ermitage Impérial. Inventaire de la
collection égyptienne ; Les Papyrus Hiératiques n° 1115, 1116A et 1116 B de
l'Ermitage lmpérial à St Petersbourg (1913)
Gustave Lefèbvre, Romans et contes égyptiens de l’époque pharaonique –
Paris 1988
Myriam Lichtheim, Ancient Egyptian Literature -- Volume I : The Old and
Middle Kingdoms. University of California Press, 1975.
Gaston Maspéro, Contes populaires de l’Égypte ancienne – Paris 1911.
William M. Flinders Petrie,
Egyptian tales first series.
Richard B. Parkinson, The Tale of Sinuhe and Other Ancient Egyptian Poems
1940-1640 BC. Oxford University Press, 1997.
William K. Simpson, The Literature of Ancient Egypt: An Anthology of Stories,
Instructions, and Poetry. Yale University Press, 1972.
Claude VANDERSLEYEN : l'Égypte et la Vallée du Nil, PUF, 1995 ;
Ouadj Our, un autre aspect de la vallée du Nil, Connaissance de l'Égypte Ancienne, 1999.