La Providence divine

 

Jean-Baptiste Saint-Jure, S. J., Confiance en la Divine Providence, Secret de paix et de bonheur, 165e mille, Éditions Paulines & Médiaspaul, pp. 11-12, 14-15, 17, 18-19, 20-21, 22, 23, 26-28, 32-35, 36, 39-40, 48-49, 51-52, 56-57, 61-63, 65, 66-67, 68-69, 70, 72-76, 77-80, 81, 82-83, 84-85, 89, 91-93, 96, 99-100, 101-103, 104-105, 107, 110, 113-114, 118-119, 128 :

" Non, rien ne se passe dans l'univers que Dieu ne le veuille, qu'il ne le permette. Et cela doit s'entendre absolument de toutes choses, le péché excepté. ' Rien, - enseignent unanimement les saints Pères et les Docteurs de l'Église, avec saint Augustin, - rien n'arrive par hasard dans tout le cours de notre vie; Dieu intervient partout. '

" Je suis le Seigneur, dit-il lui-même par la bouche du prophète Isaïe; je suis le Seigneur et il n'en est point d'autre; c'est moi qui forme la lumière et qui crée les ténèbres, qui fais toutes ces choses (Isaïe, 45, 6-7). - C'est moi, avait-il dit auparavant par Moïse, c'est moi qui fais mourir et c'est moi qui fais vivre; c'est moi qui blesse et c'est moi qui guéris (Deutéronome, 32, 39). - Le Seigneur ôte et donne la vie, est-il dit encore dans le cantique d'Anne, mère de Samuel, il conduit au tombeau et il en retire; le Seigneur fait le pauvre et le riche : il abaisse et il élève (1 Rois, 2, 6-7). - Arrivera-t-il dans la cité, dit le prophète Amos, quelque mal (affliction, désastre) qui ne vienne du Seigneur (Amos, 3, 6) ? - Oui, proclame le Sage, les biens et les maux, la vie et la mort, la pauvreté et les richesses viennent de Dieu (L'Ecclésiastique, 11, 14). Ainsi dans cent autres endroits. [...]

" Concluons donc avec saint Augustin : ' Tout ce qui nous arrive ici-bas contre notre volonté (que ce soit de la part des hommes ou d'ailleurs), ne nous arrive que par la volonté de Dieu, par les dispositions de la Providence, par ses ordres et sous sa direction; et si, vu la faiblesse de notre esprit, nous ne pouvons saisir la raison de tel ou tel événement, attribuons-le à la divine Providence, rendons-lui cet honneur de le recevoir de sa main, croyons fermement que ce n'est pas sans motif qu'elle nous l'envoie. ' [...]

" Nous devons en tirer profit pour nous-mêmes. Ayons soin de tout rapporter à la volonté de Dieu, et croyons bien que tout est conduit par sa main paternelle. [...]

" Si donc l'on vous frappe ou que l'on médise de vous, ce mouvement du bras ou de la langue n'étant point un péché, Dieu peut très bien en être l'auteur et il l'est effectivement; car l'homme, non plus qu'aucune créature, n'a l'existence ni le mouvement de lui-même, mais de Dieu, qui agit en lui et par lui : Car c'est en Dieu, dit saint Paul, que nous avons la vie, le mouvement et l'être (Actes, 17, 28). Quant à la malice de l'intention, elle est toute de l'homme; et c'est là seulement que se trouve le péché, auquel Dieu ne prend aucune part, mais qu'il permet toutefois, pour ne pas porter atteinte au libre arbitre. [...]

" De même, Dieu ne participe, en aucune façon, à la méchanceté de cet homme qui vous frappe ou qui vous vole : elle est son fait particulier. Dieu veut, avons-nous dit, vous corriger, vous humilier ou vous dépouiller de vos biens, pour vous affranchir du vice et vous porter à la vertu; mais ce dessein de bonté et de miséricorde, qu'il pourrait exécuter par mille autres moyens où ne serait aucun péché, n'a rien de commun avec le péché de l'homme qui lui sert d'instrument. Et, de fait, ce n'est pas sa mauvaise intention, son péché qui vous fait souffrir, vous humilie ou vous appauvrit, c'est la perte, la privation de votre bien-être, de votre honneur ou de vos biens temporels. Le péché ne nuit qu'à celui qui s'en rend coupable. C'est ainsi que nous devons, en ces sortes d'événements, séparer le bon du mauvais, distinguer ce que Dieu opère par les hommes de ce que leur volonté y ajoute de son propre fonds. [...]

" [...] Nous devons donc, nous aussi, ne pas nous arrêter aux passions de ceux à qui Dieu donne pouvoir d'agir sur nous, ne pas nous mettre en peine de leurs intentions malveillantes et nous préserver de toutes aversions contre eux. Quelles que puissent être, en effet, leurs vues particulières, eux-mêmes ne sont toujours à notre égard qu'un instrument de salut, dirigé par la main d'un Dieu d'une bonté, d'une sagesse et d'une puissance infinies, qui ne leur permettra d'agir sur nous qu'autant que cela nous est utile. [...]

" Cette doctrine a toujours été familière aux âmes vraiment éclairées de Dieu. Nous en avons un exemple célèbre dans le saint homme Job. Il a perdu ses enfants et ses biens; il est tombé de la plus haute fortune dans la plus profonde misère. Et il dit : Le Seigneur m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout ôté; comme il a plus au Seigneur, ainsi est-il arrivé; que le nom du Seigneur soit béni (Job, 1, 23). Voyez, observe ici saint Augustin, Job ne dit pas : Le Seigneur me l'avait donné, et le démon me l'a ôté; mais en homme éclairé, il dit : C'est le Seigneur qui m'avait donné mes enfants et mes biens, et c'est Lui qui me les a ôtés; il est arrivé comme il a plu au Seigneur. [...]

" N'attribuons donc jamais ni aux démons ni aux hommes, mais à Dieu, comme à leur vraie source, nos pertes, nos déplaisirs, nos afflictions, nos humiliations. ' Agir autrement - remarque sainte Dorothée - ce serait faire comme le chien qui décharge sa colère sur une pierre, au lieu de s'en prendre à la main qui la lui a jeté. ' Ainsi gardez-vous de dire : Un tel est cause de ce malheur que j'ai éprouvé; il est l'auteur de ma ruine. - Vos maux sont l'ouvrage, non de cet homme, mais de Dieu. Et ce qui doit vous rassurer, c'est que Dieu souverainement bon procède à tout ce qu'il fait avec la plus profonde sagesse, et pour des fins saintes et sublimes.

" Toute sagesse vient de Dieu, Seigneur souverain, est-il dit au Livre de l'Ecclésiastique; elle a toujours été avec lui, et elle y est avant les siècles... Et il l'a répandue sur tous ses ouvrages (L'Ecclésiastique, I, 1, 4 et 8). Ô Seigneur! que vos œuvres sont magnifiques ! s'écrie à son tour le Roi-Prophète. Comme vous avez fait toute chose avec sagesse! (Cf. Psaume 110.) Et il n'en saurait être autrement; car Dieu, étant la sagesse infinie et agissant par lui-même, ne peut agir que d'une manière infiniment sage. [...]

" [...] En un mot, Dieu n'agit que dans un but très élevé et très saint, que pour sa gloire et le bien de ses créatures. Infiniment bon et la Bonté même, il cherche à les perfectionner toutes en les attirant à Lui, en leur communiquant les caractères et les rayons de sa Divinité, autant qu'elles en sont susceptibles. Mais grâce aux liens étroits qu'il a contractés avec nous, par l'union de notre nature avec la sienne, dans la Personne de son Fils, nous sommes, d'une manière plus spéciale encore, l'objet de sa bienveillance et de ses tendres sollicitudes; et le gant est moins bien ajusté à la main, le fourreau à l'épée, que ce qu'il opère et ordonne, en nous et autour de nous, ne l'est à notre force et à notre portée, de sorte que tout puisse concourir à notre avantage et à notre perfection, si nous voulons coopérer aux vue de sa Providence.

" Ne nous troublons donc point dans les adversités dont nous sommes quelquefois assaillis, sachant que, destinées à produire en nous des fruits de salut, elles sont soigneusement mises en rapport avec nos besoins, par la sagesse de Dieu même qui sait leur donner des bornes, comme il en donne à la mer. Il semble parfois que la mer va, dans sa furie, inonder des contrées entières; et cependant elle respecte les limites de son rivage, elle vient briser ses flots contre un sable mouvant. Ainsi il n'est aucune tribulation, aucune tentation à laquelle Dieu n'ait marqué des limites, afin qu'elle serve non pas à nous perdre, mais à nous sauver. Dieu est fidèle, dit l'Apôtre, il ne souffrira pas que vous soyez tentés ou affligés, par-dessus vos forces (1 Co 10, 13), mais il est nécessaire que vous le soyez, puisque c'est par beaucoup de tribulations qu'il faut entrer dans le royaume de Dieu (Ac 14, 21), à la suite de notre Rédempteur qui a dit de lui-même : Ne fallait-il pas que le Christ souffrît toutes ces choses et entrât ainsi dans sa gloire (Lc 21, 26) ? Si vous refusiez de recevoir ces tribulations, vous agiriez contre vos meilleurs intérêts. Vous êtes comme un bloc de marbre entre les mains du sculpteur. Il faut que le sculpteur fasse sauter les éclats, qu'il taille, qu'il polisse pour tirer de son bloc une belle statue. Dieu veut faire de vous sa vivante image; pensez seulement à bien vous tenir entre ses mains, pendant qu'il travaille sur vous et soyez assuré qu'il ne donnera pas le moindre coup de ciseau qui ne soit nécessaire à ses desseins et qui ne tende à vous sanctifier; car, comme le dit saint Paul, la volonté de Dieu, c'est votre sanctification (1 Th 10, 3).

" Notre sanctification est donc la fin que Dieu se propose dans toute la conduite qu'il tient à notre égard. Oh! que n'opérerait-il pas en nous, pour son honneur, et pour notre bien, si nous le laissions faire! [...]

" La soumission entière de sa volonté étant donc le sacrifice le plus agréable, le plus glorieux à Dieu qu'il soit donné à l'homme de lui offrir, étant l'acte le plus parfait de la charité, il est hors de doute que celui qui pratique cette soumission acquiert, à chaque instant, des trésors inestimables et qu'en peu de jours il amasse plus de richesses que d'autres en plusieurs années et par beaucoup de travail. L'histoire célèbre d'un saint religieux, rapporté par Césaire [saint Césaire, évêque d'Arles, + 543], nous en offre un exemple bien remarquable.

" Ce saint homme ne différait nullement, dans les choses extérieures, des autres religieux qui habitaient le même monastère, et cependant, il avait atteint un si haut degré de perfection et de sainteté, que le seul attouchement de ses habits guérissait les malades. Son supérieur lui dit un jour qu'il s'étonnait fort que, ne jeûnant, ne veillant, ne priant pas plus que les autres religieux, il fit tant de miracles. Et il lui en demanda la cause. - Le bon religieux répondit qu'il en était encore plus étonné lui-même et qu'il ne connaissait point de raison à cela; que, toutefois, s'il pouvait en soupçonner une, c'était que toujours il avait pris grand soin de vouloir tout ce que Dieu voulait et qu'il avait obtenu du ciel cette grâce de perdre et de fondre tellement sa volonté dans celle de Dieu, qu'il ne faisait rien sans son mouvement, ni dans les grandes, ni dans les petites choses. La prospérité, ajoutait-il, ne m'élève point, l'adversité ne m'abat pas davantage; car j'accepte tout indifféremment de la main de Dieu, sans rien examiner. Je ne demande point que les choses se fassent comme je pourrais naturellement le désirer, mais qu'elles arrivent absolument comme Dieu les veut, et toutes mes prières ont ce seul but : que la volonté divine s'accomplisse parfaitement en moi et en toutes les créatures. - Eh quoi! mon frère, lui dit le supérieur, ne fûtes-vous donc pas ému, l'autre jour, avec le blé et le bétail qui s'y trouvaient en réserve pour les besoins de la communauté ? - Non, mon Père, répondit le saint homme, au contraire, j'ai coutume, en ces sortes d'événements, de rendre grâces à Dieu, dans la persuasion que je suis qu'il les permet pour sa gloire et notre plus grand bien. Et je ne m'inquiète point si nous avons peu ou beaucoup pour notre entretien, sachant bien que si nous avons pleine confiance en lui, Dieu pourra tout aussi facilement nous nourrir avec un petit morceau de pain qu'avec un pain entier. Dans cette disposition, je suis toujours content et joyeux, quoi qu'il arrive.

" Le Supérieur ne s'étonna plus, dès lors, de voir ce religieux opérer des miracles. En effet, n'est-il pas écrit : Le Seigneur fera la volonté de ceux qui le craignent; il exaucera leur prière et les sauvera; le Seigneur garde tous ceux qui l'aiment (Ps 144, 19-29). Et ailleurs : Nous savons que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu (Rm 8, 28).

" La conformité de notre volonté à celle de Dieu ne se borne point à opérer notre sanctification, elle a encore pour effet de nous rendre heureux dès ici-bas. C'est par elle que l'on acquiert le plus parfait repos qu'il soit possible de goûter dans cette vie, elle est le moyen de faire de la terre un paradis anticipé. [...]

" En effet, pour que nous puissions jouir du calme et de la paix, il faut que rien ne s'oppose à notre volonté, que tout arrive selon nos désirs. Mais quel est celui qui peut prétendre à un tel bonheur, excepté celui-là seul dont la volonté est en tout conforme à la volonté divine ? [...]

" On pourrait peut-être me demander comment il est possible d'accorder cette doctrine avec la parole de Notre Seigneur Jésus-Christ : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix chaque jour et me suive (Lc 9, 23). - Je répondrai que, si le divin Maître exige, en cet endroit, que ses disciples renoncent à eux-mêmes et qu'ils portent la croix à sa suite, ailleurs il s'engage et avec serment, à leur donner, par un miracle de sa toute puissance, outre la vie éternelle, le centuple, dès ici-bas (Mt 19, 29), de toutes les choses auxquelles ils renonceront pour lui plaire. De plus, il promet d'adoucir le fardeau de sa croix jusqu'à le rendre léger; car il ne se borne point à affirmer que son joug est doux, il ajoute que son fardeau même est léger (Mt 11, 30). Si donc nous n'expérimentons pas la douceur du joug de Jésus, ni l'allègement du fardeau de la croix qu'il nous impose, c'est nécessairement parce que nous n'avons pas encore bien fait abnégation de notre volonté, que nous n'avons pas complètement renoncé à toutes nos vues humaines, pour ne plus apprécier les choses que par la lumière de la foi.

" Cette divine lumière nous ferait rendre grâces à Dieu en toutes choses ( 1 Th 5, 18), ainsi que saint Paul nous apprend qu'il l'exige de nous, elle serait pour nous le principe de cette joie ineffable que le grand Apôtre nous recommande d'avoir en tout temps (1 Th 5, 16). [...]

" Nous devons vouloir avec la volonté divine la chaleur, le froid, la pluie, le tonnerre, les tempêtes, enfin toutes les intempéries de l'air et le désordre apparent des éléments. Nous devons, en un mot, agréer tous les temps que Dieu nous envoie, au lieu de les supporter avec impatience et colère, comme on a coutume de le faire quand ils nous contrarient. Il faut éviter de dire, par exemple : Quelle chaleur insupportable! Quel froid horrible! Quel temps détestable, désespérant! Le sort m'en veut! C'est un vrai guignon! Toutes ces expressions et autres semblables témoignent de notre peu de foi et de notre peu de soumission à la volonté divine. [...]

" Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans toutes les calamités publiques, telles que la guerre, la famine, la peste, révérer et adorer ses jugements avec une profonde humilité, et, quelque rigoureux qu'ils paraissent, croire avec toute assurance que ce Dieu d'infinie bonté n'enverrait pas de semblables fléaux, s'il ne devait en résulter de grands biens. En effet, combien d'âmes sauvées par les tribulations, qui se seraient perdues par une autre route! Combien qui, dans les traverses et les afflictions, se convertissent à Dieu de tout leur cœur et meurent avec un véritable repentir de leurs péchés! Ainsi, ce qui nous paraît un fléau et un châtiment, est souvent une grâce et une miséricorde insignes.

" Pour ce qui nous concerne personnellement, pénétrons-nous bien de cette vérité de notre sainte foi, que tous les cheveux de notre tête sont comptés (Mt 10, 30; 10 : 29 : " Ne vend-on pas deux passereaux pour un as ? Et pas un d'entre eux ne tombe au sol à l'insu de votre Père! " ) et qu'il n'en tombera pas un seul sinon par la volonté de Dieu; en d'autres termes, que la moindre atteinte ne nous sera jamais portée, qu'il ne le veuille et ne l'ordonne. Éclairés par la méditation de cette vérité, nous comprendrons aisément que nous n'avons ni plus ni moins à craindre, dans un temps de désastre public que dans n'importe quel autre temps, que Dieu peut fort bien nous mettre à l'abri de tout mal, au milieu de l'accablement général, comme il peut nous livrer à tous les maux, pendant qu'autour de nous chacun est dans la paix et la joie, que ce qui doit uniquement nous occuper c'est de nous rendre favorable le Dieu tout-puissant. [...]

" Nous devons recevoir, avec la même conformité à la volonté divine, les privations d'emplois, les pertes d'argent et tous les autres dommages que nous éprouvons dans nos intérêts temporels. Vous évince-t-on d'une place honorable et avantageuse ? Vous prive-t-on d'un emploi lucratif sans lequel vous aurez peine à subvenir à vos besoins et à ceux de votre famille ? Répétez avec foi la parole de Job : Le Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me l'a repris; il est arrivé comme il a plus au Seigneur; que son nom soit béni ! Qu'importe le motif auquel ont obéi ceux qui se sont faits les instruments de vos revers. [...]

" C'est là une vérité incontestable de notre sainte foi et nos inquiétudes sur ce point, si nous manquions de fidélité à les désavouer, seraient d'autant plus coupables et injurieuses à Jésus-Christ qu'il nous a fait, à ce sujet, les promesses les plus positives consignées en plusieurs endroits du saint Évangile. Ne vous inquiétez point, nous dit-il, pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps comment vous le vêtirez. Regardez les oiseaux du ciel; ils ne sèment pas, ne moissonnent pas, n'amassent pas dans les greniers, et notre Père céleste les nourrit. Est-ce que vous ne valez pas plus qu'eux ? Et quant au vêtement, pourquoi êtes-vous inquiets ? Considérez les lis des champs, ils croissent. Ils ne travaillent ni ne filent; or, je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Mais si Dieu vêt ainsi l'herbe des champs qui est aujourd'hui et demain sera jetée au feu, avec combien plus de soin vous vêtira-t-il, hommes de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc point en disant : que mangerons-nous ou que boirons-nous ou de quoi nous nous vêtirons ? Car les païens s'inquiètent de toutes ces choses; mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin (Mt 6, 25-34; Lc 12, 22-30). Sa parole est engagée et elle est sous cette seule condition que nous cherchions premièrement le royaume et sa justice, que nous fassions de cette recherche notre grande, notre principale, notre unique affaire, c'est-à-dire que nous rapportions toutes les autres affaires à celle-là, les faisant toutes concourir à son succès, remplissant tous nos devoirs dans cette vue. A ce prix, il nous décharge de toute sollicitude, il prend sur lui tous nos besoins, tous les besoins de ceux qui nous appartiennent ou qu'il nous faut pourvoir, et il y satisfera avec des soins d'autant plus attentifs que nous nous efforcerons de lui témoigner plus de confiance et d'abandon, que nous pratiquerons plus parfaitement la conformité à Ses volontés.

" Et d'ailleurs, renonçons-nous pour son amour au désir de posséder les biens périssables de ce monde ? Voilà qu'en vertu d'une autre promesse de Jésus Christ, le centuple de ces biens, outre la vie éternelle, nous est assuré pour ici-bas et il arrivera par un mystère ineffable, que nous serons riches tandis qu'on nous jugera pauvres. Délivrés de la soif des richesses, de leur possession elle-même et du fardeau qui l'accompagne, nous jouirons d'une paix, d'un contentement délicieux, inconnu de ceux qui semblent posséder les richesses et qui plutôt possédés par elles n'en ont réellement que les charges et les soucis. De la sorte, se vérifiera pour nous cette parole du grand Apôtre que la piété a les promesses de la vie présente, comme celles de la vie future (1 Tm 4, 8). [...]

" Notre conformité à la volonté divine doit s'étendre aux défauts naturels, même de l'âme. Il faut, par exemple, ne point s'affliger, ni murmurer, ni regretter de n'avoir pas une aussi bonne mémoire, un esprit aussi pénétrant, aussi subtil, un jugement aussi formé, aussi solide que les autres. Nous nous plaindrions donc du peu qui nous est échu en partage ! Mais avons-nous mérité ce que Dieu nous a donné ? N'est-ce pas un pur don de sa libéralité, dont nous lui sommes grandement redevables ? Quels services a-t-il reçus de nous, pour nous mettre au rang des hommes, plutôt que dans telle catégorie de créatures plus viles ? Et même avions-nous fait quelque chose pour l'obliger à nous donner seulement l'existence ? [...]

" Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans les maladies et les infirmités, vouloir celles qu'il nous envoie, les vouloir et dans le temps qu'elles viennent et pour le temps qu'elles durent, en vouloir toutes les circonstances, sans désirer qu'une seule soit changée, et cependant faire tout ce qui est raisonnable pour guérir, parce que Dieu le veut ainsi. ' Pour moi - dit saint Alphonse de Ligori - j'appelle le temps de la maladie, la pierre de touche de l'Esprit; car c'est alors que l'on découvre ce que vaut la vertu d'une âme. ' Si donc nous sentons que la nature veuille s'émouvoir, s'impatienter, se révolter, il faut réprimer de tels mouvements et même nous humilier profondément de ces tentatives de révolte contre notre Souverain et de notre opposition à ses justes et adorables arrêts. [...]

" Et, en effet, si, comme l'observe saint Éphrem, les hommes les plus grossiers connaissent les fardeaux que leurs chevaux ou leurs mulets peuvent porter et ne leur en imposent pas de trop lourds, pour ne point les accabler, si le potier sait combien de temps son argile doit rester au four, pour être cuite à un point qui la rende propre à nos usages et ne l'y laisse ni plus ni moins, il faudra nécessairement n'avoir conscience ni de ses pensées ni de ses paroles, pour oser dire que Dieu qui est la sagesse même et qui nous aime d'un amour infini, peut charger nos épaules d'un fardeau trop pesant et nous laisser plus longtemps qu'il ne faut dans le feu de la tribulation. Soyons donc sans inquiétude, le feu ne sera ni plus vif, ni de plus de durée qu'il n'est besoin pour cuire notre argile au degré nécessaire. [...]

" Bien plus, d'illustres maîtres de la vie spirituelle enseignent, avec Louis de Blois, que celui qui, à l'article de la mort, fait un acte de parfaite conformité à la volonté de Dieu, sera délivré, non seulement de l'enfer, mais encore du purgatoire, eût-il commis à lui seul tous les péchés du monde. ' La raison en est - ajoute saint Alphonse - que celui qui accepte la mort avec une parfaite résignation, acquiert un mérite semblable à celui des martyrs qui ont donné volontairement leur vie pour Jésus Christ. Et celui-là, en outre, meurt content et joyeux, même au milieu des plus vives douleurs. ' [...]

" Âme pieuse, ne vous plaigniez pas. Vous êtes appelée à l'honneur d'alimenter votre âme en participant, avec Jésus Christ même, à une nourriture que, peut-être, vous ne connaissez pas, mais dont l'usage fera de votre maladie un puissant moyen de sanctification : Ma nourriture, disait-il à ses disciples, est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé (Jn 4, 32-34). C'est cette même nourriture qui vous est présentée. Et, remarquez-le, ce n'est que par elle qu'il nous est donné de vivre pour la vie éternelle. La prière même est inefficace, si elle n'est vivifiée par ce salutaire aliment, ainsi dans ce passage du saint Évangile : Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n'entreront pas dans le royaume des cieux; mais celui-là y entrera qui fait la volonté de mon Père (Mt 7, 21). Or, vous le savez, c'est Dieu qui vous a réduit à l'état où vous êtes; c'est donc lui qui vous dispense de vos pratiques de piété ou plutôt qui vous les interdit. Ainsi ne vous inquiétez pas, mais prenez garde qu'il attend de vous, en échange, que vous vous exerciez davantage à faire sa volonté, en renonçant à la vôtre; et c'est afin que vous fassiez de cet exercice votre principale nourriture, que le moyen d'en user vous est si fréquemment donné. En effet, que de contrariétés, que de sacrifices la maladie ne vous impose-t-elle pas ! Ce sont des projets qu'elle dérange, des dépenses qu'elle occasionne, des remèdes qui répugnent, des maladresses, des négligences de la part de ceux qui vous soignent; c'est enfin une multitude de petites choses qui vous blessent. Que d'occasions pour vous le dire : c'est Dieu qui le veut ainsi, que sa sainte volonté soit faite ! Mettez donc vos soins à ne laisser échapper aucune de ces occasions et vous serez alors au rang des âmes les plus chères à Jésus : Car quiconque, a-t-il dit, fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère (Mt 12, 50).

" Autre exemple encore. Une de nos grandes solennités approche; vous vous y disposez de votre mieux et déjà vous vous sentez animé d'une ferveur qui vous semble un avant-goût des consolations que vous recueillerez en ce beau jour. Cependant, ce jour arrive et voilà que vous n'êtes plus le même : aux sentiments que vous éprouviez a succédé une désolante sécheresse; vous êtes incapable de produire un seule bonne pensée. Gardez-vous de vous livrer à des efforts inquiets pour en sortir. C'est Dieu lui-même qui vous y a mis et vous savez que de sa part il ne vient rien qui ne soit bon et qui ne produise à quiconque le reçoit avec soumission, de grands avantages. Acceptez donc votre situation de sa main, vous tenant autant que possible dans le recueillement en sa présence et vous soumettant à lui, comme un malade se tient devant son médecin et se soumet à son action, dans l'attente de la guérison qu'il espère de ses soins. Et soyez assuré que jamais consolation ne vous aura été aussi profitable que cette sécheresse ainsi endurée paisiblement, en esprit de conformité à la volonté divine. Ce n'est point, en effet, ce que nous ressentons qui nous dispose aux grâces de Dieu; ce qui nous y dispose est l'acte de notre volonté et cet acte ne se sent pas. Il peut bien être accompagné de quelque chose de sensible; mais ce sentiment n'ajoute rien à son mérite. Aux yeux de Dieu, l'absence de ce sentiment ou même la présence de sentiments opposés que l'on désavoue, ne lui ôte rien.

" Ainsi, pénétrez-vous de cette vérité que la prière n'a pas besoin d'être sentie pour être efficace, qu'elle consiste uniquement dans le mouvement de la volonté vers Dieu, mouvement qui de sa nature n'a rien de sensible. J'ajoute qu'il en est de même de l'opération de Dieu sur notre âme. On peut la comparer aux effets que produit en nous la nourriture corporelle : de même que la vertu de cet aliment terrestre se répand, comme à notre insu, dans nos membres, pour les réparer et les fortifier, aucune sensation ne nous avertissant de son écoulement salutaire; de même aussi Jésus Christ, l'aliment céleste qui nous est donné pour nourriture spirituelle, opère-t-elle secrètement sur nos âmes. Mais le malheur est que l'on veut tout sentir. Dès que l'on n'éprouve rien de sensible, rien qui satisfasse, ou bien l'on se décourage ou bien l'on cherche, par beaucoup de prières, produites avec grande contention d'esprit, avec de pénibles efforts à exprimer en soi-même quelque chose qui rassure; et ces efforts, loin de mieux disposer à l'opération de la grâce, y mettent obstacle en ce qu'ils occupent ou agitent trop notre intérieur. [...]

" Nous devons souffrir, avec soumission et conformité à la volonté de Dieu, les peines que nos chutes dans le péché entraînent souvent à leur suite. C'est, par exemple, un excès d'intempérance qui vous occasionne une indisposition ou même un dérangement plus grave dans votre santé; ce sont des dépenses excessives, déraisonnables, faites peut-être dans un esprit de folle vanité, qui vous obligent maintenant à vivre de sacrifices; c'est la négligence des devoirs de votre état, ce sont vos indiscrétions, vos médisances, vos impatiences, vos emportements; c'est votre mauvais caractère enfin, qui vous attire des désagréments, des préjudices dans vos intérêts, des mortifications, des humiliations; c'est une longue et déplorable habitude de pécher qui vous rend si difficile maintenant la pratique de la vertu et si pénible la résistance aux nombreuses tentations dont vous êtes assailli. Tout cela vous jette dans des préoccupations d'esprit, des troubles, des scrupules, de vives anxiétés qui vous accablent et dont vous ne pouvez vous défendre. Dieu, certes, n'a point voulu vos péchés; mais, les péchés étant commis, Dieu veut, pour votre bien, qu'ils soient suivis de ces châtiments. Acceptez-les donc de sa main et croyez qu'il n'y a rien de plus propre que cette humble acceptation pour vous aider à rentrer dans ses grâces.

" Alors, bien loin de vous porter préjudice, vos chutes seront comme un monument de votre persévérance dans le service de Dieu et leur témoignage sera d'autant plus glorieux qu'elles auront été plus multipliées. Je vais, par une supposition, rendre cette vérité sensible. Vous entreprenez à pied le voyage de Rome, mais, par l'effet des mauvais chemins, de la faiblesse de votre vue, de la débilité de votre constitution ou peut-être d'une fâcheuse habitude d'inattention, vous tombez presque à chaque pas. Néanmoins, vous ne vous découragez point, vous vous relevez sans délai; au lieu de perdre votre temps en des réflexions inquiètes, vous reprenez votre route, résolu d'arriver à Rome quoi qu'il en coûte; et, en effet, vous y arrivez. Or, n'est-il pas vrai que plus vous avez rencontré d'obstacles et fait de chutes, plus grande, plus héroïque a été votre persévérance ? Il en est ainsi dans le service de Dieu.

" Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans les peines intérieures, c'est-à-dire dans les tentations, les obscurités, les troubles, les scrupules, l'aridité, les désolations et toutes les difficultés que l'on rencontre dans la vie spirituelle. En effet, à quelque cause secondaire qu'on les attribue, toujours faut-il remonter à Dieu, comme à leur premier auteur. Si nous supposons que ces peines viennent de notre propre fonds, il sera vrai de dire alors qu'elles prennent leur source ou dans l'ignorance de notre esprit, ou dans la sensibilité de notre cœur, ou dans le dérèglement de notre imagination, ou enfin dans la perversité de nos penchants. Mais si nous remontons plus haut, si nous cherchons d'où viennent ces défauts eux-mêmes, où trouverons-nous le principe si ce n'est dans la volonté de Dieu, qui n'a pas doué notre être de plus de perfection et qui, en nous rendant sujets à ces infirmités, nous fait un devoir pour notre sanctification d'en supporter avec soumission toutes les suites, jusqu'à ce qu'il lui plaise d'y mettre un terme ? Dès qu'il jugera à propos de faire briller à notre entendement un rayon de lumière, de verser dans notre cœur une goutte de la rosée de sa grâce, aussitôt nous serons éclairés, fortifiés et consolés.

" Si l'on suppose que ces peines viennent du démon, il ne faudra pas moins les attribuer à Dieu. L'histoire de Job n'est-elle pas là pour prouver que Satan ne saurait agir sur nous, si Dieu ne lui en donne le pouvoir ? [...]

" Combien de personnes tièdes et négligentes dans l'accomplissement de leurs devoirs, réveillées par les troubles qui suivent les délaissements, y ont retrouvé la ferveur qu'elles avaient perdue ? [...]

" Conduite adorable d'une Providence infiniment attentive au bien de ses enfants, qui fait semblant de les abandonner, pour tirer les uns de l'assoupissement et développer dans les autres l'esprit d'humilité, de défiance de soi-même, de renoncement à tout, de confiance en Dieu, d'abandon à ses volontés, de persévérante prière. [...]

" Lorsque des personnes affligées de peines d'esprit s'adressaient au grand théologien Tauler, selon ce qu'il raconte lui-même pour lui confier leurs tourments : ' Tout va bien pour vous, leur disait-il, les choses mêmes dont vous vous plaignez sont une grâce que Dieu vous fait '. A ceux qui lui exprimaient la crainte que ces peines ne leur fussent envoyées qu'en punition de leurs péchés, il répondait : ' Que ce soit ou non pour vos péchés, croyez que cette croix vous vient de Dieu; ainsi embrassez-là en lui rendant grâce et en vous résignant tout à fait entre ses mains '. Se plaignait-on de se sentir intérieurement consumé de sécheresse, d'ennui, de dégoût : ' Souffrez avec patience, disait-il enfin, et vous recevrez plus de grâces que si vous ressentiez en vous les mouvements d'une dévotion tendre et fervente '. [...]

" Ainsi quand nous entendons dire ou quand nous lisons que Notre Seigneur a élevé, en peu de temps, certaines âmes à une très haute perfection, qu'il leur a accordé des faveurs insignes, qu'il a communiqué à leur intelligence des lumières étonnantes, qu'il a rempli leur cœur de très grands sentiments de piété et de ferveur, il faut que nous réprimions les désirs de choses semblables qui pourraient s'élever dans notre esprit, au préjudice du pur amour de conformité. Il faut même nous unir plus intimement encore à cette tout aimable volonté de Dieu, et lui dire : Mon Seigneur, je vous loue et vous bénis de ce que vous daignez vous communiquer avec tant d'amour et de familiarité à ces âmes que vous avez choisies. L'honneur que vous leur faites est au-dessus de toute l'estime que l'on peut en avoir. Mais je fais plus de cas encore de l'accomplissement de votre volonté, que de toutes les lumières, de tous les sentiments et de toutes les faveurs que vous avez accordés à vos Saints. Aussi, la seule faveur que je vous supplie de me faire, c'est que je n'aie plus, en quoi que ce soit, de volonté propre; mais que ma volonté soit entièrement fondue et anéantie dans la vôtre. [...]

" [...] Confions-nous, pour toutes choses et avec un parfait abandon, à la conduite de la divine Providence.

 

L'abandon confiant

à la Providence divine

(par le Bienheureux Père de la Colombière)

 

" C'est une vérité des mieux établies et des plus consolantes qui nous aient jamais été révélées que (à la réserve du péché), rien ne nous arrive sur la terre que parce que Dieu le veut; c'est lui qui donne les richesses et c'est lui qui envoie la pauvreté; si vous êtes malade, Dieu est la cause de votre mal; si vous recouvrez la santé, c'est Dieu qui vous l'a rendue; si vous vivez, c'est uniquement à lui que vous devez un si grand bien; et lorsque la mort viendra terminer votre vie, ce sera de sa main que vous recevrez le coup mortel.

" Mais, lorsque les méchants nous persécutent, est-ce donc à Dieu que nous devons nous en prendre ? Oui, c'est encore Lui que vous devez alors accuser uniquement du mal que vous souffrez. Il n'est pas la cause du péché que fait votre ennemi en vous maltraitant, mais Il est la cause du mal que cet ennemi vous fait en péchant.

" Ce n'est pas Dieu qui a inspiré à votre ennemi la volonté perverse qu'il a de vous nuire, mais c'est Lui qui lui en a donné le pouvoir. N'en doutez pas, si vous recevez quelque plaie, c'est Dieu Lui-même qui vous aura blessé. Quand toutes les créatures se ligueraient contre vous, si le Créateur ne le voulait pas, s'Il ne leur donnait et la force et les moyens d'exécuter leurs mauvais desseins, jamais elles n'en viendraient à bout : Vous n'aurez aucun pouvoir sur moi, s'il ne vous avait été donné d'en haut, disait le Seigneur du monde à Pilate (Jn 19, 11). Nous pouvons en dire autant et aux démons et aux hommes, aux créatures mêmes qui sont privées de raison et de sentiment. Non, ne vous ne m'affligeriez pas, vous ne m'incommoderiez pas comme vous faites si Dieu ne l'avait ainsi ordonné; c'est Lui qui vous envoie, c'est Lui qui vous donne le pouvoir de me tenter et de me faire souffrir : Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, s'il ne vous avait été donné d'en haut.

" Si, de temps en temps, nous méditions sérieusement cet article de notre croyance, il n'en faudrait pas davantage pour étouffer tous nos murmures dans toutes les pertes, dans tous les malheurs qui nous arrivent. C'est le Seigneur qui m'avait donné les biens, c'est Lui-même qui me les a ôtés; ce n'est ni cette partie, ni ce juge, ni ce voleur qui m'a ruiné; ce n'est point cette femme qui m'a noirci par ses médisances; si cet enfant est mort, ce n'est ni pour avoir été maltraité, ni pour avoir été mal servi, c'est Dieu, à qui tout cela appartenait, qui n'a pas voulu m'en laisser jouir plus longtemps.

" C'est donc une vérité de foi, que Dieu conduit tous les événements dont on se plaint dans le monde et, de plus, nous ne pouvons douter que tous les maux que Dieu nous envoie ne nous soient très utiles : nous n'en pouvons douter sans soupçonner Dieu même de manquer de lumière pour discerner ce qui est avantageux. [...]

" Si nous voyions tout ce qu'Il voit, nous voudrions infailliblement tout ce qu'Il veut; on nous verrait Lui demander avec larmes les mêmes afflictions que nous tâchons de détourner par nos vœux et par nos prières. Aussi, est-ce à nous tous qu'Il dit, dans la personne de Zébédée : ' Vous ne savez pas ce que vous demandez ' (Mt 20, 22); hommes aveugles, votre ignorance me fait pitié, vous ne savez ce que vous demandez; laissez-moi ménager vos intérêts, conduire votre fortune, je connais ce qui vous est nécessaire mieux que vous-mêmes; si jusqu'ici j'avais eu égard à vos sentiments et à vos goûts, déjà vous seriez perdus sans ressource. [...]

" Je suppose, par exemple, qu'un chrétien s'est affranchi de toutes les illusions du monde par ses réflexions et par les lumières qu'il a reçues de Dieu, qu'il reconnaît que tout n'est que vanité, que rien ne peut remplir son cœur, que ce qu'il a souhaité avec le plus d'empressement est souvent la source des plus mortels chagrins; qu'on a de la peine à distinguer ce qui nous est utile de ce qui nous est contraire, parce que le bien et le mal sont presque partout mêlés ensemble, et que ce qui, hier, était le plus avantageux, est aujourd'hui le pire; que ses désirs ne font que le tourmenter, que les soins qu'il prend pour réussir le consument, et nuisent même quelquefois à ses desseins, au lieu de les avancer; qu'après tout, c'est une nécessité que la volonté de Dieu s'accomplisse, qu'Il ne se fait rien que par ses ordres, et qu'Il ne peut rien ordonner à notre égard qui ne tourne à notre avantage.

" Après toutes ces vues, je suppose encore qu'il se jette entre les bras de Dieu comme à l'aveugle, qu'il se livre à Lui, pour ainsi dire, sans condition et sans réserve, entièrement résolu de se fier à Lui pour tout et de ne plus rien désirer, de ne plus rien craindre, en un mot de ne plus rien vouloir de ce qu'Il voudra, je dis que, dès ce moment, cette heureuse créature acquiert une liberté parfaite, qu'elle ne peut plus être gênée ni contrainte, qu'il n'est point d'autorité, point de puissance sur la terre qui soit capable de lui faire violence ou de lui donner un moment d'inquiétude. [...]

" Enfin, le bonheur de celui dont la volonté est soumise à la volonté de Dieu, est un bonheur constant, inaltérable, éternel. Nulle crainte ne trouble sa félicité, parce que nul accident ne peut la détruire. Je me le représente comme un homme assis sur un rocher au milieu de l'océan; il voit venir à lui les vagues les plus furieuses sans être effrayé, il prend plaisir à les considérer et à les compter à mesure qu'elles viennent se briser à ses pieds; que la mer soit calme ou agitée, que le vent pousse les flots d'un côté ou qu'il les repousse de l'autre, il est également immobile, parce que le lieu où il se trouve est ferme et inébranlable.

" De là vient cette paix, ce calme, ce visage toujours serein, cette humeur toujours égale que nous remarquons dans les vrais serviteurs de Dieu.

" Il reste à voir comment nous pourrons atteindre à cette heureuse soumission. Une voie sûre pour nous y conduire, c'est l'exercice fréquent de cette vertu. Mais, parce que les grandes occasions de la pratiquer sont assez rares, il est nécessaire de profiter des petites qui sont journalières, et dont le bon usage nous aurait bientôt mis en état de soutenir les plus grands revers, sans en être ébranlés. Il n'est personne à qui chaque jour il n'arrive cent petites choses contraires à ses inclinations, soit que notre imprudence ou notre inattention nous les attire, soit qu'elles nous viennent de l'inconsidération ou de la malignité d'autrui, soit enfin qu'elles soient un pur effet du hasard [pour nous] et du concours imprévu [par nous] de certaines causes nécessaires. Toute notre vie est semée de ces sortes d'épines qui naissent sans cesse sous nos pas, qui produisent dans notre cœur mille fruits amers, mille mouvements involontaires de haine, d'envie, de crainte, d'impatience, mille petits chagrins passagers, mille inquiétudes légères, mille troubles qui, du moins pour un moment, altèrent la paix de l'âme. On échappe, par exemple, une parole qu'on ne voudrait pas avoir dite, on nous en dit une autre qui nous offense; un domestique vous sert mal ou avec trop de lenteur, un enfant vous incommode, un fâcheux vous arrête, un étourdi vous heurte, une auto vous couvre de boue, il fait un temps qui vous déplaît, votre ouvrage ne va pas comme vous le souhaiteriez, un petit meuble se casse, un habit se tache ou se déchire. Je sais qu'il n'y a pas là de quoi exercer une vertu bien héroïque, mais je dis que ce serait assez pour l'acquérir infailliblement si nous le voulions; je dis que quiconque serait sur ses gardes pour offrir à Dieu toutes ces contrariétés et pour les accepter comme étant ordonnées par sa Providence, outre qu'il se disposerait insensiblement à une union très intime avec Dieu, il serait encore en peu de temps capable de soutenir les plus tristes et les plus funestes accidents de la vie. [...]

" Allez donc à Dieu, mais allez-y promptement, allez-y sur l'heure; que ce soit le premier de tous vos soins; allez Lui rapporter, pour ainsi dire, le trait qu'Il vous a lancé, le fléau dont Il S'est servi pour vous éprouver. Baisez mille fois les mains de votre Maître crucifié, ces mains qui vous ont frappé, qui ont fait tout le mal qui vous afflige. Répétez-Lui souvent ces paroles qu'Il disait Lui-même à son Père, dans le fort de sa douleur : Seigneur, que Ta volonté se fasse et non pas la mienne. Oui, mon Dieu, dans tout ce que Vous voudrez de moi, aujourd'hui et pour tous les temps, au ciel et sur la terre, qu'elle se fasse, cette volonté, mais qu'elle se fasse sur la terre comme elle s'accomplit dans le ciel. [...]

" Mon Dieu ! si nous avions un peu de foi, si nous savions combien vous nous aimez, combien vous avez à cœur nos intérêts, de quel œil envisagerions-nous les adversités ? Nous irions au-devant d'elles avec empressement, nous bénirions mille fois la main qui nous frapperait. [...]

" Je ne parle point des mérites qu'on acquiert par la patience [avec l'aide de Dieu]; il est certain que, pour l'ordinaire, on gagne plus pour le ciel dans un jour d'adversité, que durant plusieurs années passées dans la joie, quelque saint usage qu'on en fasse. [..]

" Il est étrange que, Jésus Christ s'étant si souvent, si solennellement engagé à exaucer tous nos vœux, la plupart des chrétiens se plaignent tous les jours de n'être pas écoutés. Car enfin, on ne peut pas rejeter la stérilité de nos prières sur la nature des biens que nous demandons, puisqu'Il n'a rien excepté dans ses promesses : ' Tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l'obtiendrez ' (Mt 21, 20; Mc 11, 24). On ne doit pas non plus l'attribuer, cette stérilité, à l'indignité de ceux qui demandent, puisqu'Il a promis sans exception à toutes sortes de personnes : ' Qui demande, reçoit ' (Mt 7, 8; Lc 11, 10). D'où peut donc venir que tant de prières sont rejetées ? Ne serait-ce point peut-être que, comme la plupart des hommes sont également insatiables et impatients dans leurs désirs, ils font des demandes si excessives ou si pressantes, qu'ils se lassent, qu'ils rebutent le Seigneur ou par leur indiscrétion ou par leur importunité ? Non, non; l'unique raison pour laquelle nous obtenons si peu de Dieu, c'est que nous Lui demandons trop peu, et avec trop peu d'insistance.

" Jésus Christ, il est vrai, nous a promis, de la part de son Père, de tout nous accorder, et même les plus petites choses; mais Il nous a prescrit un ordre à observer, dans tout ce que nous demandons, et, sans l'observation de cette règle, c'est en vain que nous espérons obtenir quelque chose. Il nous a dit, dans saint Matthieu (6, 33) : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné comme surcroît. [...]

" Voulez-vous que je vous donne une bonne méthode pour demander le bonheur même temporel, méthode capable de forcer Dieu à vous exaucer ? Dites-lui de tout votre cœur : Mon Dieu, ou donnez-moi tant de richesses que mon cœur en soit satisfait ou inspirez-m'en un mépris si grand, que je ne les désire plus; ou délivrez-moi de la pauvreté ou rendez-la-moi si aimable que je la préfère à tous les trésors de la terre; ou faites cesser ces douleurs ou, ce qui vous serait encore plus glorieux, faites qu'elles se changent en délices pour moi, et que loin de m'affliger et de troubler la paix de mon âme, elles deviennent à son égard la source de la joie la plus douce [cf. Imitation de J.C., liv. II, chap. XII]. Vous pouvez me décharger de la croix; vous pouvez me la laisser, sans que j'en sente le poids [cf. Mt 11, 30]. Vous pouvez éteindre le feu qui me brûle : vous pouvez, sans l'éteindre, faire qu'au lieu de me brûler il me serve de rafraîchissement, comme il a servi aux jeunes Hébreux dans la fournaise de Babylone. Je vous demande l'un ou l'autre. Qu'importe de quelle manière je sois heureux ! Si je le suis par la possession des biens terrestres, je vous en rendrai d'immortelles actions de grâce; si je le suis par la privation de ces mêmes biens, ce sera un prodige qui donnera encore plus de gloire à votre nom, et je n'en serai que plus reconnaissant. [...]

" Après avoir plusieurs fois renouvelé ces actes [de Foi, d'Espérance et de Charité], l'âme s'abandonne à la divine Providence, elle se repose et s'endort doucement entre ses bras, comme un enfant entre les bras de sa mère. Elle fait siennes alors ces paroles de David : Je dormirai et me reposerai en paix, parce que c'est Vous, Seigneur, qui avez affermi mon espérance en votre Providence (Ps 4, 9-10). Ou bien elle dira avec le même prophète : Le Seigneur me régit et rien ne me fera défaut; Il m'a placé Lui-même au milieu de ses pâturages, Il m'a conduit près d'une eau pure et fortifiante pour mon âme; Il m'a fait entrer dans les sentiers de la justice pour la gloire de son nom et pour ma perfection. O mon Seigneur ! guidé par votre main et couvert de votre protection, je marcherai au milieu des ombres de la mort, au milieu de mes ennemis et je ne craindrai aucun mal, parce que vous êtes avec moi. Vous m'avez préparé une nourriture contre ceux qui me persécutent; votre miséricorde m'accompagnera tous les jours de ma vie, afin que j'habite dans la maison du Seigneur, pendant la durée des jours éternels (Ps 22).

" Pleine de l'allégresse que lui inspirent d'aussi suaves paroles, l'âme, dans cette heureuse disposition, reçoit avec respect des mains de la Providence divine, tous les événements présents et elle attend tous ceux qui doivent survenir, avec une douce tranquillité d'esprit, avec une paix délicieuse. Elle vit comme un enfant, à l'abri de toute inquiétude. Ce n'est pas, toutefois, qu'elle demeure dans une attente oisive des choses dont elle a besoin et qu'elle néglige de s'appliquer aux affaires qui se présentent. Au contraire, elle fait, de son côté, tout ce qui dépend d'elle pour les mener à bien, elle y emploie toutes ses facultés; mais elle ne s'adonne à de tels soins que sous la direction de Dieu, elle ne regarde sa propre prévoyance que comme entièrement soumise à celle de Dieu et elle Lui abandonne la libre disposition de tout, n'attendant d'autre succès que celui qui est dans les desseins de la volonté divine.

" Oh ! que l'âme ainsi disposée rend d'honneur et de gloire à Dieu !

" C'est, en effet, une très grande gloire pour Lui, que d'avoir une créature si attachée à sa Providence, si dépendante de Sa conduite, pleine d'une si ferme espérance et jouissant d'un si profond repos d'esprit dans l'attente de ce qu'Il voudra bien lui envoyer. Aussi quel soin Dieu ne prend-il pas d'une telle âme ! Il veille sur elle sur les plus petites choses qui l'intéresse : Il inspire aux hommes établis pour la gouverner, tout ce qui est nécessaire pour bien la conduire; et si par quelque motif que ce fût ces hommes voulaient agir envers elle d'une manière qui lui fût nuisible, Il ferait naître, par des voies secrètes et inopinées, des obstacles à leurs desseins et Il les forcerait d'adopter ce qui serait le plus avantageux à cette âme chérie.

" C'est ainsi que le Seigneur garde tous ceux qui L'aiment (Ps 144, 20). Si l'Écriture donne des yeux à ce Dieu de bonté, c'est pour veiller sur eux; si elle Lui donne des oreilles, c'est pour les écouter; si elle Lui donne des mains, c'est pour les défendre. Et celui qui les touche Le touche à la prunelle de l'œil. Je vous porterai dans mes bras, dit le Seigneur par la bouche du prophète Isaïe, Je vous presserai contre mon sein, Je vous caresserai sur mes genoux; comme une mère caresse son petit enfant, ainsi Je vous consolerai (Is 66, 12-13). Dans Osée : Et J'étais comme un père nourricier pour Éphraïm; Je les porterai entre mes bras (Os 11, 3). Moïse avait dit longtemps auparavant : Dans le désert, le Seigneur votre Dieu vous a portés comme un père a coutume de porter son petit enfant, par tous les chemins que vous avez suivis (Dt 1, 31). Dieu dit encore dans Isaïe : Vous serez nourris de la mamelle des rois, vous recevrez une nourriture délicieuse et divine, et vous apprendrez, par une douce expérience, avec quelle sollicitude Moi, le Seigneur, Je veille à votre salut (Is 60, 16). Oh l'heureuse situation pour mon âme !

" On trouve, dans la personne de Noé, une image sensible du bonheur que goûte celui qui s'abandonne entièrement à Dieu. Pendant que des pluies épouvantables tombaient du ciel et au milieu du bouleversement général des éléments et de toute la nature, Noé était en repos et en paix dans l'arche avec les lions, les ours, parce que Dieu le conduisait. Les autres, au contraire, étaient dans la plus étrange confusion de corps et d'esprit, perdaient leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et se perdaient eux-mêmes, engloutis impitoyablement dans les flots. Ainsi l'âme qui s'abandonne à la Providence, qui Lui laisse le gouvernail de sa barque, vogue avec tranquillité sur l'océan de cette vie, au milieu des orages du ciel et de la terre, tandis que ceux qui veulent se gouverner eux-mêmes et que le Sage appelle des âmes indisciplinées, fugitives et rebelles à la Providence (Sg 17, 1-2), sont dans de continuelles agitations et, n'ayant pour pilote que leur volonté inconstante et aveugle, finissent, après avoir été longtemps le jouet des vents et des tempêtes, par un funeste naufrage.

" Abandonnons-nous donc absolument à la Providence divine, laissons-lui tout pouvoir de disposer de nous, conduisons-nous comme ses véritables enfants, suivons-la avec amour comme notre mère, confions-nous à elle dans toutes nos nécessités, attendons sans inquiétude qu'elle apporte les remèdes de sa charité. Enfin, laissons-la faire et elle nous pourvoira de tout, au temps, au lieu et de la manière convenables; elle nous conduira par des voies admirables au repos de l'esprit et à la béatitude dont nous sommes appelés à jouir dès cette vie même, comme d'un avant-goût de l'éternelle félicité qui nous est promise. "

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Vénérable Mère Marie de Jésus d’Agréda [1602-1665], abbesse du Monastère de l’Immaculée

Conception  de la ville d’Agréda, de l’Ordre de S. François, La Cité Mystique de Dieu,

 Ire Partie, Livre IIe, ch. XIX (Le Très-Haut découvrit aux prêtres l’innocence de la

très-sainte Vierge, et à elle-même que l’heureuse mort de sa mère sainte Anne

 s’approchait, à laquelle elle se trouva), §§ 722-724 (Instruction de la très-sainte Vierge).

 

      722. Ma fille, la plus grande science de la créature est de s’abandonner entre les mains de son Créateur, qui sait pourquoi il l’a formée et comment il doit la gouverner. Ses propres intérêts consistent à vivre dans l’obéissance et dans l’amour de son Seigneur, qui est très-fidèle envers ceux qui tâchent de lui être agréable par ces moyens ; il se charge de tous les événements qui peuvent arriver à ceux qui se fient à sa vérité infaillible, afin qu’ils en sortent victorieux et avantagés. Il afflige et corrige les justes par des adversités, il les console et les vivifie par des faveurs (1), il les anime par des promesses et les intimide par des menaces ; il s’absente pour augmenter toujours plus les affections de l’amour, il se manifeste pour les récompenser et les conserver, et par cette admirable variété il rend la vie des élus et plus belle et plus agréable. C’est tout ce qui m’arrivait en ce que vous venez d’écrire, sa divine miséricorde me visitant et me préparant par diverses sortes de faveurs, par des afflictions de l’ennemi, par des  persécutions des créatures, par la perte de mes parents et par l’abandonnement de tous.

        723. Parmi cette diversité d’exercices le Seigneur n’oubliait pas ma faiblesse : il joignit à la douleur de la mort de ma mère la consolation de m’y trouver présente. O âme ! que de biens les créatures perdent pour ne pas pénétrer cette sagesse ! Elles refusent dans leurs ténèbres la conduite de la divine Providence, qui est forte, douce et efficace, qui mesure les cieux et les éléments (2), compte les pas (3), pèse les pensées, et dispose toutes choses en faveur des créatures ; et cependant elles ne se confient qu’à leur propre prévoyance, qui est dure, inefficace et faible, aveugle, incertaine et précipitée. Ce mauvais principe cause des dommages irréparables à la créature, parce qu’elle-même se prive de la divine protection et renonce à l’honneur d’avoir son Dieu pour son refuge et son tuteur. Joint que s’il lui arrive d’obtenir quelques fois ce qu’elle souhaite par le moyen de la sagesse charnelle et diabolique, à laquelle elle donne toute sa confiance, alors elle se croit heureuse dans son malheur, et boit avec un sensible plaisir le mortel poison de la mort éternelle parmi les trompeuses douceurs qu’elle reçoit dans l’abandonnement (sic) et l’inimitié de Dieu.

        724. Connaissez donc, ma fille, ce danger, et jetez tous vos soins sans aucune crainte en la providence de votre Dieu et Seigneur, qui, étant infini en sagesse et en pouvoir, vous aime beaucoup plus que vous ne vous aimez vous-même, et vous destine de plus grands biens que vous ne sauriez en désirer ni en demander. Fiez-vous à cette bonté et à ses promesses, qui sont fidèles et sans tromperie. Écoutez ce qu’elle dit par son prophète au juste, que tout va bien pour lui (4), acceptant ses désirs et ses soins, et s’en chargeant pour les récompenser avec largesse. Par cette très-assurée confiance, vous arriverez pendant la vie mortelle à une participation de la béatitude dans la tranquillité et dans la paix de votre conscience ; et bien que vous vous trouviez environnée des flots impétueux des tentations et des adversités, que vous soyez atteinte des douleurs de la mort et entourée des peines de l’enfer (5), espérez et souffrez avec patience, car par elle vous ne perdrez pas le port de la grâce et du bon plaisir du Très-Haut.

 

1)                I Rois, II, 6.

2)                Isaïe, XL, 12.

3)                Job, XXXI, 4.

4)                Isaïe, III, 10. – R.P. L. De Grenade, Le Guide des pécheurs, Tome Ier, Préface : « Dites au juste ce seul mot : Bien » (Is. 3 . v. 10).

5)                Psaumes, XVII, 5 et 6.

 

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ID., ibid., IIe Partie, Livre IVe, ch. I (Saint Joseph découvre la grossesse de son épouse

la Vierge Marie, et entre dans de grandes peines, sachant qu’il n’y avait aucune part), §§ 384-387

(Instruction que me donna notre très-sainte Reine et Maîtresse).

     

384. Ma très-chère fille, les pensées et les fins du Seigneur sont très-relevées, sa providence envers les âmes est forte et douce (1), et il est admirable en la conduite de toutes, surtout en celle de ses amis et de ses élus. Si les hommes parvenaient à comprendre le soin amoureux que ce Père de miséricorde prend de les diriger et de les conduire (2), ils s’occuperaient moins d’eux-mêmes et ne se plongeraient point dans tant de soucis pénibles, inutiles et dangereux, qui les tourmentent sans cesse et leur font rechercher mille appuis auprès des autres créatures (3) ; car alors ils s’abandonneraient avec une entière confiance à sa sagesse et à son amour infini, qui gouverneraient avec une douceur et une suavité paternelles toutes leurs pensées, leurs paroles et leurs actions, et veilleraient à leurs plus chers intérêts (4). Je ne veux pas que vous ignoriez cette vérité ; je veux que vous sachiez bien que de toute éternité le Seigneur a présents dans son entendement divin tous les prédestinés qui doivent vivre en différents temps et âges ; et qu’il leur dispose et prépare par la force invincible de sa sagesse et de sa bonté infinie, tous les dons qui leur conviennent, afin qu’ils arrivent finalement au but que le Très-Haut a marqué.

        385. C’est pour cela qu’il importe tant à la créature raisonnable de se laisser conduire par la main du Seigneur, en se conformant entièrement à ses desseins, parce que les hommes mortels ignorent ses voies et la fin où elles doivent aboutir (5) ; ils n’en sauraient avec leur ignorance faire eux-mêmes le choix, sans une grande témérité et sans un péril évident de leur perte. Mais s’ils s’abandonnent de tout leur cœur à la providence du Très-Haut, le reconnaissant pour leur Père, et se reconnaissant eux-mêmes pour ses enfants et ses ouvrages, sa divine Majesté se constitue leur protecteur, leur défenseur et leur guide, avec un amour tel qu’il veut que le ciel et la terre sachent (6) que c’est un soin qui le regarde de gouverner lui-même les siens, et de diriger ceux qui se confient en lui et se livrent entre ses mains. Et si Dieu était susceptible de quelque peine ou de quelque jalousie, comme les hommes, il en aurait de voir qu’une autre créature voulût partager avec lui le soin des âmes, et qu’elles allassent chercher la moindre des choses dont elles ont besoin en quelque autre que lui, qui veut se charger lui-même de ce qui les concerne  (7). Les mortels ne pourront manquer de comprendre cette vérité, s’ils considèrent ce que parmi eux-mêmes un père fait pour ses enfants, un époux pour son épouse, un ami pour un ami, et une prince pour le favori qu’il aime et qu’il veut honorer. Tout cela n’est rien en comparaison de l’amour que Dieu a pour les siens, et de ce qu’il veut et peut faire pour eux.

         386. Mais quoique les hommes croient en général cette vérité, il n’en est aucun qui puisse pénétrer quel est l’amour divin et quels sont les effets particuliers dans les âmes qui s’abandonnent avec une entière résignation à la volonté du Seigneur. Ce que vous en savez, ma fille, vous ne pourriez vous-même et vous ne devez pas non plus l’exprimer, mais tâchez de le considérer sans cesse en Dieu. Sa divine Majesté dit qu’il ne se perdra pas un cheveu de ses élus (8), parce qu’elle les a tous comptés (9). C’est lui qui conduit leurs pas à la vie et qui les détourne de la mort (10) ; il surveille leurs actions, il corrige leurs défauts avec amour (11), prévient leurs désirs (12), va au-devant de leurs besoins et de leurs peines, les protège dans le danger (13), les caresse dans la paix et dans le calme (14), les arme pour le combat, les assiste dans les afflictions, les prémunit contre l’erreur par la sagesse, les sanctifie par sa bonté, et les fortifie par sa puissance (15) ; Être infini à qui personne ne peut résister ni s’opposer (16), il exécute ce qu’il peut, et il peut tout ce qu’il veut (17), et il veut se donner tout entier au juste qui est en sa grâce et qui se confie en lui seul. Ah ! qui pourra concevoir le nombre et la grandeur des bienfaits qu’il répand dans un cœur disposé de la sorte pour les recevoir ?

         387. Si vous voulez, mon amie, avoir part à ce bonheur, vous devez faire tous vos efforts pour m’imiter, et travailler dès aujourd’hui à acquérir efficacement une véritable résignation à la Providence divine. Et si elle vous envoie des tribulations, des peines, des travaux, recevez-les, embrassez-les avec égalité d’âme, avec tranquillité d’esprit et avec une patience inébranlable, une foi vive et une ferme espérance en la bonté du Très-Haut, qui vous donnera toujours ce qui sera le plus sûr et le plus convenable pour votre salut. Gardez-vous bien de faire choix d’aucune chose, car Dieu connaît toutes les voies que vous devez suivre ; confiez-vous en votre Père et Époux céleste, qui vous protège avec l’amour les plus fidèles. Soyez attentive à toutes mes œuvres, puisqu’elles ne vous sont point cachées ; et sachez qu’après la douleur que me causa la vue des maux endurés par mon très-saint Fils, la plus grande que j’ai ressentie dans toute ma vie a été celle dont m’accablèrent la tristesse et l’inquiétude de mon époux Joseph, dans la circonstance que vous racontez.

 

1) Sagesse, VIII,1 ;

2) Psaumes, LXVII, 36 ;

3) Matthieu, VI, 25 ;

4) I Pierre, V, 7 ;

5) Ecclésiaste, VII, 1 (ou VI, 12) ;

6) Deutéronome, XXXII, 1, etc. ;

7) Sagesse, XII, 13 ;

8) Luc, XXI, 18 ;

9) Luc, XII, 7 ;

10) Psaumes, XXXVI, 23 ;

11) Proverbes, III, 12 ;

12) Sagesse, VI, 14 ;

13) Sagesse, V, 17 ;

14) Cantique, VIII, 4 ;

15) Psaumes, XXVI, 3 ; XC, 15 ;

16) Esther, XIII, 9 ;

17) Psaumes, CXIII, 11.

 

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