Dominique Baqué :
« S'il est indéniable que Cordebard partage avec Rainer une même désespérance ontologique et une certaine affinité, aussi, dans les procédures plastiques, il s'en différencie cependant par le fait que, d'emblée et sans appel possible, le dialogue avec la transcendance se voit écarté. Ne reste que l'immanence - la plus pauvre, la plus infâme qui soit. Le cadre, lui aussi, s'est resserré : point d'hommes glorieux ici, ni potentats ni hommes de lettres ou d'art, mais la petite humanité du cercle restreint de l'album de famille. Cordebard travaille au plus proche, et, à ce proche dont on devine pourtant qu'il est aimé, il va faire subir les pires outrages, les pires dévastations, infligeant ainsi au texte de Lévinas sur la nudité offerte et ontologiquement respectable du visage le plus cruel des démentis, saccageant l'humain à coups rageurs d'encres vibrionnantes et d'aplats noirs, comme pour l'endeuiller à jamais. Sans Titre -10.VII.89, extrait de la série L'Âge de la Licorne (1989-1991) : à ce beau visage de femme brune à la carnation pâle, légèrement incliné, comme empreinte de lassitude - mère ou aimante, l'on ne sait -, Cordebard n'aura laissé aucune chance : les légères striures sur le front s'accusent violemment, comme des coups portés, des gifles d'encre brune autour des yeux, de l'orifice nasal et de la bouche, jusqu'à la rature quasi complète de la visagéité. Un tel acharnement, comme une mort symbolique portée à l'encontre du visage... Assez ; soudain assez ; soudain tout loin, extrait de la série La Troisième Leçon de Peinture (1991): le titre, d'abord, comme l'énonciation d'un " n'en plus pouvoir " et la désignation d'un irréductible éloignement, dont le mystère se lève - pour partie, du moins - lorsqu'on déchiffre attentivement la photographie, bien plus lisible que la précédente car beaucoup moins raturée. Face à moi, soutenue par une main féminine puissante et protectrice, le buste vêtu d'une rustre chemise à rayures, et le visage sans âge d'une jeune fille au regard clair noyé, à la bouche ouverte, légèrement figée en rictus. Et soudain je comprends : " assez ", " tout loin ", parce que l'adolescente est probablement idiote, insupportablement inattentaignable, exilée dans sa " forteresse vide "... L'attaque plastique, si elle est indéniable, demeure pudique, comme si, ce visage-la, déjà perdu à lui-même, il ne fallait point trop le blesser : l’œil droit est certes lacéré de noir, mais la pureté azuréenne du gauche est préservée - le trait d'encre jaillissant hors de l'œil, au-delà du visage. La bouche est raturée, peut-être pour " réparer " le rictus de folie ; quelques traits nerveux mais délicats innervent l'ensemble du portrait. Reste à expérimenter l'irregardable, là où se vient se briser l'humain, ce sur quoi, en vain, les philosophies n'ont cessé de méditer, depuis les sagesses antiques jusqu'à l'existentialisme : l'enfant mort. Sans Titre, extrait de la série Conversations faites à un enfant mort (1991-1992). Le visage du petit cadavre blafard est exposé en plan rapproché, chair déjà grise, yeux excavés, et Cordebard a choisi de parachever le travail de la mort abjecte en inscrivant sur le front délicat l'empreinte d'une cicatrice, en cousant définitivement de points de suture yeux clos et bouche serrée tandis que, comme un dernier et obscène signe d'une vie qui n'a plus cours, semble encore s'écouler du nez un filet de sang. Hébétée, médusée, captive et horrifiée, je suis prise entre le voir et le ne-pas- voir : comment regarder ce petit corps tendre que la Faucheuse a choisi d'arracher à la vie promise ? Quel plus horrible scandale se peut-il concevoir ? Mais, davantage encore, stupeur devant ce titre, conféré à l'oeuvre : Comment " converser " avec un enfant mort ? À supposer même qu'il ait déjà été doté du langage - rien n'est moins sûr - que lui dire, par-delà trépas, de quoi s'entretenir avec lui ? De la courte vie qui fut la sienne ? De ce qu'elle eût pu être, si le temps lui avait été laissé ? De ce à quoi il a échappé, lassitude, usure, injustice, maladie, et caetera ? Ou alors s'agit-il de le consoler, de lui parler de l'après, de l'au-delà ? Au vu de l'oeuvre de Cordebard, j'en doute fort. Cordebard choisit de n'apporter nulle réponse, et, ce faisant, de laisser le regardeur aux prises avec l'effroi : œuvre éminemment ténébreuse, inhumaine, qui déjoue toute espérance, congédie tout humanisme, pour laisser chacun dans le terrible face-à-face avec ces visages de torture et de terreur. ( in VISAGES du masque grec à la greffe de visage - Editions du Regard-2007 )