CHAPITRE 7

 

La révélation du sens

 

 

1- Un dialogue incontournable entre science et théologie.

On connait l'histoire de la "Malle de Newton". Tandis que son oeuvre publiée est un monument de rationalité, on eut la surprise de découvrir en 1936 une malle contenant un grand nombre de manuscrits inédits révélant la face irrationnelle de ce savant1. Newton eut la pudeur de garder discrètement pour lui ses spéculations ésotériques. Elles eurent très probablement une grande influence sur ses intuitions mais leur publication n'aurait pu que le desservir en jetant le doute sur la qualité de ses travaux scientifiques. Il eut la sagesse de ne pas pratiquer le mélange des genres. Dans ce chapitre je commets l'imprudence d'ouvrir ma malle ou du moins de l'entrouvrir.

Ayant fabriqué avec la Théorie de l'Accord une nouvelle longue-vue je me risque à la braquer sur un nouveau continent noyé dans la brume et à dire ce que je crois entrevoir sur son rivage encore inexploré. Lorsque la science a mis au point une nouvelle grille, il est de son devoir de prédire, comme Le Verrier, qu'une planète devrait se trouver là où la théorie impose une telle présence. La réalisation des prédictions, telles que celle de la connivence entre particules jumelles prévue par la théorie quantique, apporte une confirmation indispensable et précieuse de la Théorie qui les fait. Cependant dans mon cas je me heurte à une difficulté majeure car la science n'a pas encore donné un coup de radar sur l'au-delà d'un changement de paradigme qui s'ébauche seulement. Ne l'ayant pas encore fait, elle n'en a donc rien dit et elle ne met pas à ma disposition les mots dont j'aurais besoin pour dire ce que j'aperçois ou pour prédire ce qu'on devrait voir en utilisant mon instrument. Il me faut donc soit me taire, soit changer de registre d'expression et emprunter au vocabulaire de la théologie familière de cette réflexion dite eschatologique sur un énigmatique avènement.

Déjà j'ai l'assurance que ma lecture de l'histoire culturelle ne manquera pas d'irriter tant les scientifiques que les théologiens. Parti à la découverte du sens au moyen de la Théorie de l'Accord, voici que j'ai dérivé peu à peu du territoire de la science vers celui de la théologie judéo-chrétienne. Je choquerai notamment tous ceux qui sont avertis de tous les aveuglements de l'Église catholique vis à vis des avancées de la science notamment au sujet de l'héliocentrisme et de l'évolutionnisme. Ils ne manqueront pas de s'indigner de ce que l'on puisse créditer un christianisme jugé obscurantiste de contributions à l'essor de la science. La thèse selon laquelle la science expérimentale moderne est née dans le creuset de la chrétienté en conséquence du dogme de l'Incarnation leur paraîtra particulièrement provocante et irrecevable. Pourtant je reprends cette thèse de Kojève, juif agnostique et hégélien non suspect de sympathie pour le christianisme.

J'ai également cité George Steiner qui fait appel à l'Eucharistie pour appuyer son argumentation. Lui aussi est un Juif qui considère le christianisme comme "l'hérésie majeure du judaïsme". Ce philosophe, qui m'a dit son incompétence en matière de sciences dures, n'hésite pas à revendiquer avec quelque véhémence la dette de la philosophie et de la critique littéraire envers cet héritage qu'il déclare judéo-chrétien et qui l'est effectivement puisque le christianisme s'enracine sur le judaïsme. Ainsi dans "Le sens du sens " (Vrin) : "Je ne puis parvenir à aucune détermination du sens ou de l'existence qui ne parie sur une transcendance" (p67), "nos grammaires, nos explications, nos critiques de textes, sont les héritières directes des textualités de la théologie judéo-chrétienne... (nous n'avons fait) qu'emprunter à la banque ou au trésor de la théologie... Très peu d'entre nous ont remboursé" (p.64).

Je crois aussi que c'est à prendre ou à laisser : la nouvelle intelligibilité scientifique qu'apportera le changement de paradigme en cours ne sera accessible qu'aux savants qui reconnaîtront ces emprunts. Selon ma problématique circulaire, la science de demain va se trouver mise en demeure d'avoir l'honnêteté de s'acquitter de ce remboursement et d'avoir l'humilité d'accomplir ce ressourcement. De même que la théologie vis à vis de la philosophie, la science la plus rigoureuse ne pourra éviter de restituer au double sens de ce mot, c'est à dire d'honorer sa dette et de reconstituer sa propre genèse à travers les engendrements successifs de la matière, de la vie, de la philosophie païenne et profane, de la théologie monothéiste, de la foi chrétienne en l'incarnation du verbe ; le fruit de cette restitution sera l'engendrement de la vérité sur le sens en T6.

Symétriquement le magistère romain ne retrouvera quelque audience dans les sphères de la science qu'en faisant clairement amende honorable pour les condamnations portées inconsidérément sur les découvertes d'hier. S'il ne s'y prépare pas, celles que fera demain la cyberscience, le surprendront plus encore et l'exposeront à de nouvelles bévues. Certes, récemment, Rome a clairement encouragé cette fécondation mutuelle entre science et théologie, mais trop de théologiens taxent aujourd'hui de fondamentalisme ou de néofondamentalisme l'approfondissement et la critique des fondements qu'exige l'épistémologie, discipline commune à toutes les disciplines de recherche, quel qu'en soit l'objet, haut-lieu donc où toutes ces disciplines concordent en ce qui concerne leur outillage conceptuel. En matière de théorisation du sens, l'épistémologie ne pourra échapper au concordisme.

Bien entendu, je n'annule pas ce disant toute la validité des recherches profanes qui depuis des millénaires et plus que jamais de nos jours se sont poursuivies à l'écart de toute croyance religieuse. Cependant, lorsque j'affirme que l'éthique de la connaissance implique l'existence d'un triple pôle ultraculturel d'autorité, de co-responsabilité et d'intelligibilité, j'ai bien conscience de resacraliser la démarche scientifique moderne qui s'est voulue jusqu'à présent neutre et désacralisée. J'ai beau prendre soin de dissocier l'ultranaturel immanent du surnaturel transcendant, je ne puis occulter l'Accord A0, inexprimé ou incréé, postulé par tout accordage naturel et par tout consensus culturel. Je ne puis davantage traiter de manière incomplète l'application de la Théorie de l'Accord en me refusant à parler de l'équilibrage du matérialisme par le spiritualisme sous prétexte qu'il s'agit d'une extrapolation non vérifiable concernant un avenir indéterminé. En laissant jeter un coup d'oeil sur le contenu de ma malle, je crois donc correspondre à l'attente de plus d'un lecteur qui me font un devoir de dire d'où je parle.

Car cet avènement d'un paradigme spiritualiste ne procédera pas de l'illumination de quelque révélation surnaturelle. Ce sont la maîtrise et l'intelligence croissante de l'Univers virtuel qui feront découvrir à la science qu'elle n'a pas besoin de se convertir à la religion ; elle comprendra qu'elle est déjà sur le registre du spirituel et elle s'en persuadera nécessairement le jour prochain où elle parviendra à créer des interlocuteurs qui ne soient pas des êtres de chair mais des êtres mathématiques dotés d'une vie et d'une personnalité virtuelles. En d'autres termes, l'informatique qui fabrique déjà des agents intelligents, collaborateurs de plus en plus précieux de l'homme, corrobore à son insu les croyances de l'animisme le plus primitif qui peuple l'Univers "d'esprits" bienfaisants ou malfaisants. Car ce que le faber de plus en plus ingénieux réussit à faire, pourquoi la Nature fabricatrice ne l'aurait-elle pas fait avant lui, elle qui a fabriqué le faber ?

2- Logique trialectique et logique trinitaire.

Je mesure pleinement que de tels propos seront considérés par la plupart comme délirants. Je vais aggraver mon cas en signalant d'abord à ceux qui ne l'auraient pas remarqué qu'il est aisé de reconnaître, sous-jacentes à mes trois pôles du sens, les trois vertus théologales de foi, de charité et d'espérance : le primat de la foi est inscrit dans l'injonction faite à Abraham et à sa descendance de croire en un Dieu unique : "Abraham crut en Yahvé qui le lui compta comme justice" (Gen 15-6). Toute reconnaissance de l'autorité d'un principe suprême postule un acte de foi. Le primat de la charité est inscrit dans l'injonction évangélique d'aimer l'autre. "Voici mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés" (Jn 15-12). "À ceci nous avons connu l'Amour : celui-là a donné sa vie pour nous et nous devons nous aussi donner notre vie pour nos frères" (1Jn 3-12).Le primat de l'espérance est inscrit dans l'injonction d'attendre un dévoilement achevé de la vérité de la Création : "L'Esprit Saint vous conduira vers la vérité tout entière" (Jn- 16-17). "La Création en attente aspire à être découverte par les fils de Dieu... avec l'espérance d'être elle aussi libérée de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu" (Rm 8-19,21).

Déjà dans l'Ancien Testament cette espérance d'intelligibilité achevée est présente dans la quête de la Sagesse "maître d'oeuvre de la Création", (Pr 15--30). Je reviendrai plus loin sur cette espérance de pénétrer la Sagesse, cette espérance d'une sagesse consommée, qui correspond à l'espoir contemporain de la science de réaliser l'accord unanime sur une théorie unifiée de l'Univers.

Ainsi la Théorie de l'Accord, en imposant la tripartition en trois épisodes de l'histoire naturelle entraîne la tripartition symétrique de l'histoire culturelle avec le constat que le troisième épisode n'a pas encore eu lieu. Comme le franchissement futur de ce seuil est laissé à la libre initiative d'hommes particulièrement rétifs devant la reconversion des esprits que cette ultime émergence implique, il est bien certain que nul ne peut prédire quand elle aura lieu ni même si elle aura jamais lieu. L'optimisme à cet égard ne peut venir qu'en remarquant que les autres émergences ont bel et bien eu lieu en raison de la pente du champ d'accord en puissance vers l'accord en acte qui d'accordage en accordage achemine vers l'accord parfait.

À partir du moment où la Théorie de l'Accord tend à faire de l'histoire de l'Univers une histoire d'amour, la tripartition de l'histoire culturelle s'est éclairée au chapitre précédent en considération des trois degrés de l'amour humain qui n'est accompli en plénitude que s'il est tout à la fois parental, fraternel et conjugal. Il n'échappe pas que l'économie de cette triple polarisation de l'amour, telle que je l'ai proposée, n'est pas sans quelque ressemblance avec celle de la Trinité incréée. J'ai dit en fin du chapitre précédent ma réticence devant les analogies susceptibles d'éclairer l'économie trinitaire comme s'y est épuisé St Augustin2. Il m'est cependant difficile de me dérober lorsqu'est inévitablement soulevée la question du rapport entre la logique trialectique et la logique trinitaire. J'y répondrai le plus succinctement possible au risque de simplifier outrageusement deux mille ans de théologie trinitaire et surtout au risque d'être condamné pour concordisme. Mais je maintiens qu'il n'y a pas deux épistémologies, une pour la science et une pour la théologie ; il faut qu'elles concordent en ce qui concerne l'outillage conceptuel de base mis en oeuvre par les cerveaux humains. Comme tous les humains, théologiens et scientifiques ont reçu de la Nature le même logiciel défini par les quatre métasèmes univoques présidant au départ à l'organisation neuronale, matrice commune d'un fonctionnement cérébral qui ira se diversifiant sans toutefois récuser ce qui lui permet de fonctionner. De plus, je considère que je n'ai pas ici à m'aventurer profondément sur le terrain de la théologie puisque cet ouvrage a pour objet les perspectives de la science à la découverte de la clé du sens et non celles de la théologie attelée à la même tâche, ce qui exigerait un autre ouvrage ; je ne puis que livrer ici quelques indications sommaires qui se voudraient autant d'interpellations adressées aux théologiens qui souhaiteraient assumer cette tâche.

La signification de l'amour procède d'un Dieu Père, auteur de la Création, principe de toute autorité suprême, "de qui toute paternité tient son nom " (Ep 3-15). Du fait de l'incarnation de l'amour en la personne d'un Dieu Fils, Lumière des hommes, l'amour tel qu'il est ressenti par l'homme est véritable : "Nous savons que le Fils de Dieu est venu et qu'il nous a donné l'intelligence afin que nous connaissions le véritable dans son Fils Jésus Christ" (1Jn 5-20) Le Christ, vrai Dieu et vrai homme, est principe de toute co-responsabilité humaine. L'Esprit Saint est l'opérateur du cheminement de la Création vers la vérité de l'amour universellement partagé ; il est principe de toute intelligibilité finale, attracteur responsable de la croissance de l'accord vers sa perfection. Nombre de Pères de l'Èglise, notamment St Bonaventure, ont ainsi vu dans la relation entre l'Incréé et le créé le reflet de cette structure trine, la logique de cette relation ne pouvant être autre que la logique de Dieu lui-même.

Si les les trois religions du Livre reconnaissent les droits d'auteur d'un Dieu Créateur source de tout amour, il n'en va pas de même des droits d'instructeur de l'amour d'un Dieu Fils s'incarnant pour instruire l'homme du dessein divin, ni des droits d'inspirateur de l'amour d'un Dieu Esprit attirant l'homme vers une consommation nuptiale.

Explorons un peu plus avant cette problématique trinitaire spécifiquement chrétienne. Tous les hommes sont fils d'un Dieu Père qui les aime et le Christ, vrai Dieu et vrai homme, vient leur révéler cette adoption filiale. A travers leur fraternité en Christ ils partagent la responsabilité de réaliser par l'amour du prochain l'unité du genre humain ne formant qu'un seul corps. Mais il ne suffit de croire à l'enseignement du Christ, à y adhérer par la foi. Faute de comprendre la foi reste infantile et l'unité ne peut se réaliser que dans le partage d'une même intelligibilité: "Quelqu'un entend-il la parole de Dieu sans la comprendre, arrive le Mauvais qui s'empare de ce qui a été semé dans le coeur de cet homme : tel est celui qui a été semé au bord du chemin...Celui qui a été semé dans la bonne terre, c'est celui qui entend la parole et la comprend" (Mt 13-19, 23). C'est l'Esprit Saint qui guide cette compréhension progressive que procure le dévoilement de la vérité . Il est "Esprit de vérité" qui guide la marche de l'homme lorsque celui-ci décide librement de cheminer "vers la vérité tout entière" (Jn 16-13).

Ainsi la "bonne nouvelle" ne se limite pas à l'annonce aux hommes de leur rédemption et de leur filiation divine. Elle est révélation de ce qu'il leur est possible de comprendre le dessein d'amour à partir du réel sensible afin d'y consentir librement.On ne souligne pas assez combien le Christ s'acharne à faire comprendre, à expliquer, à tancer ceux qui ne comprennent pas. Certes, Jésus admet que nombreux sont ceux qui ne sont pas encore mûrs pour comprendre, que l'intelligence de la vérité de la Création sera donnée progressivement. Il incite les Chrétiens à être "la lumière du monde " (Mt 5-14) dans la conviction "qu'il n'est rien de voilé qui ne sera dévoilé, rien de caché qui ne sera connu" (Mt 10-26),"jusqu'à ce que soit consommé le mystère de Dieu." (Ap 10-7). L'amour n'est pas véritable s'il est octroyé unilatéralement ; l'amour vrai implique consentement mutuel qui ne saurait être soumission aveugle d'un robot. La liberté du consentement amoureux est inséparable de l'intelligibilité : l'homme doit voir clair pour dire Oui en connaissance de cause ; il est invité à fuir les ténèbres, à faire la vérité, à faire la lumière, à élucider. "Le Verbe, dit Saint Jean, est vraie lumière qui en venant dans le monde illumine tout homme" (Jn 1-9) En se définissant ainsi comme "lumière des hommes" (Jn 4-1), en condamnant les hommes qui "préfèrent l'obscurité à la lumière" (Jn 3-19), le Christ appelle à l'élucidation et non à l'obscurantisme. St Paul explique aux Éphésiens que si Dieu diversifie les rôles des hommes c'est "afin de construire le Corps du Christ, pour que nous parvenions tous ensemble à l'unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, à l'état d'adultes à la taille du Christ en plénitude". (Ép 3-14). Et il précise aux Colossiens : "afin d'accéder à la plénitude de l'intelligence, à la connaissance du mystère de Dieu : Christ en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance " (Col 2-3). Par l'incarnation du Fils, Dieu fait homme, est affirmée et apportée la possibilité de connaître le Père : "qui me voit, voit le Père" (Jn 14-9). L'amour n'est plus seulement surnaturellement révélé ; il est susceptible d'être objectivement appréhendé tel qu'il est naturellement ressenti, tel qu'il est éprouvé en tant que sentiment. L'Incarnation légitime l'interprétation du sens à travers le sentir de celui qui ressent et consent. "Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, (..) ce que nos mains ont touché du Verbe de vie (...) nous vous l'annonçons" (1Jn 1-1,3).

Dans cette relation entre l'Incréé et le créé, l'Esprit est l'opérateur d'un processus d'amorisation, comme dit Teilhard de Chardin, l'artisan de la réalisation de la plénitude d'amour entre le Créateur et la Créature. "Dieu s'est fait homme pour que l'homme soit fait Dieu", dira encore Irénée, ou encore "Jésus s'est fait cela même que nous sommes afin de faire de nous cela même qu'il est". "Si l'homme et l'univers vieillissent avec le temps - dit un commentateur récent d'Irénée3 - c'est en vue d'être renouvelés définitivement à la fin des temps". Isaïe déjà promettait :"Ceux qui espèrent en Yahvé déploient leur ailes comme des aigles" (Is 40-41) L'homme est ainsi appelé à un destin divin mais c'est en y consentant librement qu'il doit achever cette divinisation qui est le pôle de l'espérance chrétienne. "Alors nous serons semblables à Dieu car nous le verrons tel qu'il est" (1Jn 3-2). Il est le "paraclet", l'avocat de l'amour, celui qui plaide pour le plus grand amour, qui fait pencher du côté de l'amour ceux qui librement le désirent car le Père céleste ne saurait refuser "de donner l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent" (Luc 11-13). C'est lui l'attracteur qui aide l'homme à faire croître l'amour sans jamais peser sur sa liberté car il n'intervient que sur demande."Quand tu devras aller ou à droite, ou à gauche, tes oreilles entendront celui qui te dira :«voici le chemin, prends-le»" (Is 30-21). Il est le clinamen qui incline au véritable amour ceux qui cherchent dans la nuit de quel côté il se trouve ; il est le souffle imperceptible qui, venant d'on ne sait où, vient gonfler la voile de ceux qui attendent avec confiance cette risée. Il est pour ces navigateurs le pôle d'amour qui polarise la rose des vents, leur permettant de décider librement de leur cap. L'amorisation est ainsi principe d'une orthogénèse. Elle en définit le vecteur.

3- Le big bang culturel

L'essentiel qui me parait ici à retenir de cette économie trinitaire du sens, à la fois révélé, partagé, élucidé, c'est l'équilibrage des trois balances offrant à l'homme de pouvoir décider en toute liberté de quel côté il les fera pencher. Sa dignité est dans cette désaliénation achevée.

On voit donc que si je situe dans le creuset de la science la mise à feu d'un nouvel étage, je n'entends nullement faire litière des étages précédents, bien au contraire. Je répète notamment qu'il y a emboîtement du creuset de la science dans le creuset de la théologie lui-même emboîté dans le creuset de la philosophie. Si l'on préfère une autre image, l'arbre de science est greffé sur l'arbre de théologie lui-même greffé sur l'arbre de philosophie. Sans son porte-greffe, le greffon meurt. Mais de même que dans le feu d'artifice des principes uniques cherchés par les philosophes, seul le principe abrahamique d'alliance a mis à feu les théologies monothéistes ; de même que dans le feu d'artifice de ces théologies, la théologie de l'Incarnation a créé des conditions favorables à l'essor de la physique mathématique ; de même, dans le feu d'artifice des sciences dures ainsi fécondées, seule la convergence de recherches faisant l'hypothèse d'un sens à découvrir permettra la mise à feu de l'ultime étage de l'histoire culturelle.

Par analogie avec le pas de la réflexion en T3, je fais donc l'hypothèse d'un pas du sens en T6, pas de l'évidence et de la transparence du sens, objet d'un accord unanime. Bien entendu il est légitime de se demander au sein de quel peuple se réalisera cette unanimité. En T4, dans la population mondiale des philosophes en quête d'un principe unique, l'accord sur un principe d'alliance donnant la signification de la Création commence à se réaliser au sein d'un petit peuple initialement réduit au clan d'Abraham. En T5, dans le foisonnement des théologies monothéistes, l'accord sur la responsabilité de l'Homme ayant à chercher dans le réel la vérité de la Création se réalise à l'origine au sein d'un noyau restreint de savants occidentaux. En T6, dans la communauté des chercheurs en pleine expansion, quelle équipe restreinte mettra à feu le paradigme spiritualiste ? Comment se recrutera l'équipage des cosmonautes prenant passage dans le dernier étage de la fusée ? J'ai suggéré la réponse depuis le début de cet ouvrage avec une candeur ingénue : ces accoucheurs du sens seront les pionniers de la cyberscience acceptant de renouveler leur outillage conceptuel pour obtenir un regard neuf. Ces cybersavants auront remplacé les lunettes de la science d'hier par des lunettes trialectiques leur permettant d'embrasser l'interaction entre l'Univers réel et l'Univers virtuel. Ils auront consenti à se purger des certitudes matérialistes du XXème siècle pour s'ouvrir à des clartés nouvelles remettant fondementalement en cause les lumières d'hier.

Cependant il ne faut pas confondre la gerbe du feu d'artifice largement déployé avec sa mise à feu confiée au soin d'une équipe réduite. Cette problématique de mise à feu d'un nouvel étage par un "petit reste" n'est nullement l'apologie de quelque monopole élitiste. En T4 comme en T5, à partir d'une graine dont on ne sait rien de sûr, enfouie dans la nuit d'origines obscures, vouée à mourir pour germer, se développe un arbre dont les multiples ramifications étendues à la terre entière sont manifestes aux yeux de tous. Sur les étalages du supermarché mondial du croire, les produits sont gratuits et à la libre disposition de tous. À l'expansion planétaire des religions du Livre, correspond l'universalisme de la cyberscience et au supermarché mondial du savoir chacun pourra de plus en plus se servir librement et gratuitement. Il ne saurait de même y avoir accès réservé à quelques clients privilégiés si demain vient à s'ouvrir quelque supermarché du sens. Tous seront conviés à la fête lors de ce big bang culturel faisant écho au big bang naturel. Comme dans une solution en surfusion, lorsque se précipitera l'accord sur le sens, pourra se propager de proche en proche un embrasement général.

De plus, si hier comme demain tous sont invités à partager les différentes étapes de ce processus d'amorisation, il reste que chacun est libre de n'y pas consentir. Mais cette liberté n'est pas pleinement éclairée tant que la connaissance n'est pas achevée. Soyons clair : la problématique d'émergences successives que j'ai schématisée définit, je le répète, une orthogénèse. L'évolution cosmique a pour axe directeur celui de mes sept mises à feu successives. En dehors de ce que j'ai représenté sur les figures par une fusée axiale à 7 étages, exception néguentropique, c'est l'extinction entropique généralisée à tout l'Univers. Tout ce qui n'est pas dans l'axe semble promis tôt ou tard à l'élimination. Pourtant il est possible que les privilégiés qui, peut-être fortuitement, se sont trouvés passagers de la fusée axiale n'aient pas de mérites supérieurs à ceux qui n'ont pas pu y prendre place. D'ailleurs l'histoire enseigne que ceux qui l'on fait avancer ne sont pas exclusivement les puissants, les riches, les surdoués, les prolifiques comme le pense la sociobiologie mais souvent les saints, les marginaux, des inconnus pauvres ou exclus comme l'affirme la parabole du festin des noces.

Peut-être certains des apparents laissés pour compte de l'évolution n'ont-ils pas délibérément voulu monter à bord, mais la plupart n'ont pas su qu'ils y étaient invités. Leur responsabilité ne saurait être engagée et il serait injuste de les condamner d'autant plus que leurs échecs et leurs égarements ont contribué indirectement à l'essor de la fusée axiale ; son carburant provient en effet de cet environnement. Les plantes se nourrissent de lumière où de matière inanimée ; les animaux se nourrissent des plantes ou se mangent entre eux ; l'homme mange les animaux et les plantes mais surtout son savoir se nourrit de toutes les erreurs commises faute de savoir. Faudrait-il que tous ces artisans de la réussite de l'aventure cosmique, tout ce personnel resté au sol qui a contribué au lancement de la fusée axiale, soit à jamais pénalisé et passé au compte des pertes inévitables d'une histoire indifférente au sort des victimes innocentes de son impitoyable marche en avant ? Il n'en va pas ainsi dès lors que l'histoire se boucle lors du big bang culturel ; elle n'est pas terminée ; un nouveau cycle peut commencer d'une histoire entièrement nouvelle, non plus une marche à tâtons dans les ténèbres mais en pleine lumière, dans l'intelligence achevée de l'accord entre l'Univers réel et l'Univers virtuel.C'est toute l'histoire tant naturelle que culturelle, tant entropique que néguentropique, qui, en toute clarté pourra lors du big bang culturel être convoquée, réassumée, reprise, réincorporée, régénérée. Il faut donc entendre très concrètement que l'entropie, à chaque étage de l'histoire cosmique, n'est que la mise à l'écart provisoire de tout ce qui ne concourt pas à la mise à feu de l'étage suivant.

Reprenons les étapes de cette histoire circulaire susceptible d'être relue dans les deux sens du temps dès lors que la boucle est fermée. Parce que la vie est vecteur nécessaire de l'amorisation, son apparition va jouer rétroactivement le rôle d'attracteur vis à vis de l'évolution de la matière sidérale. L'enchaînement de hasards favorables qui ont permis la formation de la première cellule vivante, si exceptionnel qu'il nous apparaît a posteriori quasi miraculeux, est l'effet de cette téléonomie qui implique que l'émergence de la vie soit un préalable nécessaire à l'émergence de la pensée elle même préalable nécessaire à l'achèvement de la Création par un homme libre agissant en pleine connaissance de cause.

Parce que la pensée est vecteur nécessaire de l'amorisation, l'apparition du sapiens va jouer rétroactivement le rôle d'attracteur vis à vis de l'évolution des espèces vivantes. Si l'enchaînement de hasards favorables qui ont permis la formation de l'oeil nous apparaît a posteriori quasi miraculeux, c'est parce que la claire vision est inséparable de l'intelligibilité requise par la liberté du consentement. C'est parce que le pôle d'amour est pôle de lumière. De même, apparaît miraculeux qu'il soit donné à Abraham une postérité effectivement "nombreuse comme les étoiles du ciel" selon la promesse qui lui en a été faite (Gn 15-4), alors qu'il est âgé et que de plus il est invité à sacrifier son fils unique. À l'origine de chaque émergence, conformément à la théorie du chaos, un minuscule effet papillon provoque de proche en proche un cyclone. C'est particulièrement manifeste avec le cyclone de la chrétienté déclenché par la brève prédication de ce Jésus entouré de disciples incultes, dans une province lointaine de l'Empire. Pourquoi, contrairement à toute probabilité, est-ce ce battement d'ailes-là, parmi des milliards de milliards d'autres, qui est détonateur d'un feu d'artifice ? Parce qu'il se situe sur l'axe de l'orthogénèse de l'amour.

Ayons le courage d'aller jusqu'au bout : il y a dans cette problématique une formidable interpellation pour notre époque, dominée par les conquêtes scientifiques et leurs applications techniques, où précisément l'amour humain est désacralisé, dévalorisé. On a vu en effet l'entropie faire son oeuvre d'élimination à chaque étage de l'évolution : entropie de la matière sidérale qui se refroidit, entropie des millions d'espèces disparues, entropie des civilisations éteintes, entropie des hérésies qui s'épuisent, entropie des théories scientifiques obsolètes. À l'heure de la mondialisation dominée par les techno-sciences, il apparaît dans la logique de cette orthogénèse que fasse son oeuvre de mort une entropie de l'amour désaccordé, une entropie du désamour. Comme toutes les autres entropies, celle du désamour mortel ne procéderait nullement du châtiment de quelque Dieu vengeur, ni d'un vouloir délibéré de l'homme le plus souvent prisonnier d'un contexte sociologique qu'il ne contrôle pas, mais de ce que cette mortalité entropique est inscrite dans l'économie même de la Création, en même temps d'ailleurs que la vitalité néguentropique.

Beau sujet actuel de méditation que cette régulation naturelle de la Création par l'amour en sorte que l'amour finalement triomphe car il ne devrait pas en être autrement si la logique de la Création est celle de l'amour, si le titre du générique du film de la Création est " Une histoire d'amour". L'évangéliste Mathieu annonce ainsi que "l'amour se refroidira chez le plus grand nombre" (Mt 24-12) lorsque "commenceront les douleurs de l'enfantement " (Mt 24-8). Tragique perspective léthale dans le cône d'explosion d'une société où l'amour se dégrade, mais simultanément heureuse et mystérieuse perspective foetale d'enfantement d'un peuple régénéré lorsque, comme dit l'Apocalypse de Jean, "sera consommé le mystère de Dieu comme il en fit l'annonce à ses serviteurs les prophètes. " (Ap 10-7). Le mot "régénération" (palingeneseia c'est à dire nouvelle genèse) utilisé par l'évangéliste Mathieu me parait à cet égard le plus approprié et Paul le reprend dans son épître à Tite :"il nous a sauvés par le bain de la régénération et de la rénovation dans l'Esprit Saint" (Tt 3-5).

4- La troisième alliance.

Pour nourrir la réflexion sur cet hypothétique Big bang culturel comparé à une régénération, je voudrais seulement citer pour conclure quelques textes évocateurs de l'Ancien Testament. On y lit chez Jérémie l'annonce d'une alliance future, Pentecôte finale dans l'évidence du sens unanimement partagée : "Je mettrai ma loi au fond de leur être et je l'écrirai sur leur coeur (...) Ils n'auront plus à instruire chacun son prochain, chacun son frère, en disant :«ayez la connaissance de Yahvé» car tous me connaîtront des plus petits jusqu'aux plus grands" (Jr 31-33,34). Cette connaissance achevée est personnifiée au féminin sous les traits de la Sagesse divine. Elle est "esprit intelligent (...), pénétrant tout à cause de sa pureté (...) émanation toute pure de la gloire du Tout Puissant (...), reflet de la lumière éternelle (...) miroir sans tache de l'activité de Dieu" (Sg 7). Soulignons l'analogie du miroir mais observons surtout que la Sagesse n'est pas seulement identifiée en tant que source de toute intelligibilité (Pr 8-14) mais également célébrée comme principe organisateur de la Création. C'est en bref elle qui est désignée comme l'accordeur transcendant, le maître d'oeuvre qui régit l'accordage initial de l'Univers : "Yahvé m'a créée prémices de son oeuvre...dès le principe, avant l'origine de la terre... j'étais à ses côtés comme le maître d'oeuvre" (Pr 8-22,30). Mais plus encore cet accordage initial de la Création n'est pas représenté comme un travail laborieux; il est jubilation, joie, délices de l'acte de connaissance qui est acte d'amour, extase charnelle. Salomon est décidé à en faire son épouse :"je décidai donc de la prendre pour compagne" (Sg 8-9). "Une jouissance suprême est en son amitié (...) dans sa fréquentation assidue l'intelligence" (Sg 8-18). Le Cantique des Cantiques célèbre cette exaltation charnelle des épousailles sur "la litière de Salomon " (Ct 3-6)."Tu me fais perdre le sens (...) que ton amour a de charmes (...) j'ai ôté ma tunique pour mon bien-aimé (...) mes entrailles ont frémi, etc.." (Ct 5). André Chouraqui pour sa part traduit :"Je suis près de Yahvé l'infante, je suis la délectation de jour en jour" (Pr 8-30)

La théologie orthodoxe fait de la sagesse Sophia l'expression féminine de la divinité. J'estime qu'il y a tout un champ à explorer en relation avec la vision apocalyptique de la Femme et de "la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, belle comme une jeune mariée parée pour son époux" (Ap 21-2). C'est, me semble-t-il, dans cette problématique que me paraît à réapprécier la mariologie : Marie, icône de la Sagesse, mère de l'Église fiancée du Christ dans le mystère d'une union charnelle semblable à celle de l'homme et de la femme "ce mystère est d'une grande portée je veux dire qu'il s'applique au Christ et à l'Église" (Ep 6-27).

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NOTES DU CHAPITRE 7

 

1- "La malle de Newton " - Loup Verlet - Gallimard 1993

2 - Mes principales sources sont : l'ouvrage d'Olivier du Roy : "L'intelligence de la foi en la Trinité selon St Augustin " Études augustiniennes- 1966- et "L'histoire du dogme de la Trinité" par Jules Lebreton - Éd.Gabriel Beauchesne

3- Jacques Fantino, dans son ouvrage : "La théologie d'Irénée" Cerf 1994