Cette page a été révisée le 10/02/2001

Hommage à…
Claudie Fayein, une française médecin
au Yémen en 1951

Texte et entretien réalisés par Gilbert Cahen le 17/07/92
(parus également dans "La Lettre du Yémen")

Claudie Fayein sur son cheval (photo: C. Fayein)

Un été de 1976,

en mal de ce pays dont l'identité culturelle n'avait pas encore succombé à l'hégémonie des sociétés industrielles, je faisais la connaissance au cours d'un même voyage, de Mme Claudie Fayein et de la République arabe du Yémen. Je constatais, autant amusé qu'étonné, que parler de la première revenait à parler de la seconde et que, sans que la réciproque ne fût aussi vraie, il était bien rare qu'en parlant du Yémen, on n'évoquât pas à un moment ou à un autre, Mme Fayein. En ce temps là, encore peu de gens et moins encore de femmes parlaient de ce pays resté à l'écart, avec tant de passion, peu de pays pouvaient encore manifester leurs reconnaissances avec une telle simplicité touchante. En 1955, cette exceptionnelle expérience nous fut accessible lorsque le livre de Claudie Fayein "Une Française médecin au Yémen" parut chez Julliard, dans la collection "Sciences et Voyages". Dans cet ouvrage écrit comme un témoignage épistolaire, où tout un chacun pouvait se sentir comme le destinataire d'une correspondance amicale, se dégageaient chaleur, sincérité et sensibilité, justesse et originalité du propos. J'étais un peu vexé, ne fut-ce que par mon âge, de n'avoir pu lire ce témoignage seulement trente ans après sa première parution. Mais de ce fait, je l'ai lu avec une acuité d'autant plus élevée que son contenu pouvait alors faire appel à mes propres souvenirs. Pourtant, au-delà du plaisir d'avoir pu m'imprégner d'un Yémen révolu, Claudie Fayein m'apparut alors comme un personnage aussi sympathique qu'inaccessible, aussi étonnant qu'intriguant. Pour le néophyte que je resterai toujours vis-à-vis de Claudie Fayein, cette vénérable dame se trouvait fort heureusement - notamment avec son autre livre "Yémen" chez "petite planète" - à la croisée des chemins entre la science rébarbative et la vulgarisation simpliste. Elle était donc, et le reste encore dans une certaine mesure, une référence pour nombre de voyageurs projetant le Yémen comme destination. Mais, à la différence du simple touriste qui ne fait que passer, je m'attachais à ce pays si merveilleux et à ceux qui comme Mme Fayein en parlent et y agissent avec amour.

Je voulus donc en savoir davantage

qu'elle ne pût écrire. Ce n'est qu'en 1992, un 17 juillet, - le hasard fit que ce jour fut l'anniversaire de ses quatre-vingt ans - qu'au cours d'une après-midi entière auprès d'elle, je compris mieux comment cette femme de quarante ans, avec un mari et quatre enfants, put en 1951, s'exiler seule pendant dix-huit mois dans ce lointain royaume d'Arabie. Je compris mieux comment ce pays, qu'elle avoue avoir mal situé de prime abord, devint une passion, sinon la passion de sa vie. Certes, la fort belle préface de son premier livre répondait suffisamment à qui n'avait comme seul objet le pays, mais laissait sur sa faim, celui pour qui l'auteur avait aussi sa part. Claudie Fayein habite actuellement au quatorzième étage, un bel appartement aménagé avec goût. Assis dans son bureau nous parlâmes des heures, avec pour seul témoin une caméra vidéo qui se fit rapidement oublier. Une peinture naïve de Sanaâ où l'on voit la maison qu'elle habita longtemps, était accrochée près de la fenêtre et dominait Paris comme d'ailleurs notre entretien. Pourquoi accepta-t-elle de me consacrer cette demi-journée? Mme Fayein me le dit aussi simplement: "Cela constituera un souvenir pour mes enfants avant que je ne sois trop vieille". L'essentiel des questions que je lui posais avait comme support son premier livre; le résumé que j'en donne ci-après n'a rien d'une biographie complète, mais rappelle quelques événements qui se rapportent plus ou moins directement à "Une Française médecin au Yémen"

Élevée par ses grands-parents

et une préceptrice, Claudie Fayein alors Claudie Menant, eut une enfance particulièrement isolée tant il est vrai qu'elle avait dix ans lorsque pour la première fois elle put parler à une fillette du même âge. Rue du Cherche-Midi, ses cadres de vie quotidiens étaient un jardin sauvage entouré de grands murs et l'hôtel particulier qui lui était attenant. Son père, sculpteur et prix de Rome, avait été tué à l'âge de trente-trois ans pendant la guerre de quatorze. Plongée dans un milieu d'artistes peintres, la petite Claudie apprit néanmoins à lire très tôt, ce qui lui permit de compenser son isolement physique par une évasion livresque. Mais, le rêve ne pouvait remplacer la réalité: elle se construisit une personnalité d'enfant assez timide. Malgré des compliments exagérés de la part de son entourage, elle avait conscience d'être très douée pour de nombreuses activités artistiques telles que l'écriture, le dessin et l'improvisation au piano qu'elle pratiqua avec bonheur, jusqu'au jour où elle réalisa que tout s'arrêtait brusquement. Elle n'y trouva aucune explication, mais ayant été très marquée par sa petite sœur que Pasteur sauva de la diphtérie, elle comprit qu'une nouvelle voie s'offrait à elle: le profond désir d'être utile à l'humanité. C'est un fait que depuis quelques temps déjà, Claudie se sentait très affectée lorsqu'elle avait connaissance de la maladie de personnes de son entourage. Tout en continuant à s'évader par la revue "Sciences et Voyage" interposée, la petite fille vécut "pour de vrai" le premier grand voyage de sa vie: traverser la rue pour se rendre au lycée Victor Duruy, boulevard des Invalides. Un jour qu'en tramway elle avait manquée l'arrêt, Claudie sauta en marche de peur d'être emmenée au bout du monde!

Ses études au lycée

se passèrent sans encombre. Puis, bien que "son grand-père méprisait les médecins autant qu'il craignait les microbes", c'est pourtant bien sur les bancs de la faculté de médecine que Melle Menant prit pour époux l'étudiant assis à côté d'elle, M. Fayein. "Peut-être était-ce le premier jeune homme à qui j'osai adresser la parole?" me dit d'un air attendri Mme Fayein.
Entre temps, en 1934, un voyage organisé par cette même faculté de médecine, permit à Claudie Fayein de découvrir pour la première fois l'URSS.
Thèse de doctorat en poche, en juin 1940 précisément, les Fayein allèrent s'installer à Saint-Sauveur en Puisay dans une maison qu'habita Colette, grande et belle demeure encore occupée et bien entretenue à l'heure actuelle. Claudie Fayein y exerça comme médecin de campagne. C'est durant cette période dramatique que connaissait la France, qu'une situation exceptionnelle par sa gravité fit véritablement prendre conscience à notre doctoresse de ses non moins exceptionnelles qualités: après avoir parcouru plus de cinquante kilomètres en vélo, elle joignit ainsi certaines autorités médicales qu'elle convainquit et, sauva à une heure près, son mari du poteau d'exécution allemand. Dans les maquis de l'Yonne, M. Fayein avait en effet été pris, transportant des armes au profit de la Résistance. Un grave accident de moto dont il fut victime un peu plus tard, prolongea un temps, la carrière de médecin de campagne de Mme Fayein. "Cette expérience rurale fut loin de m'être inutile dans mon travail yéménite", reconnaît aujourd'hui Claudie Fayein.
De retour sur la région parisienne, Mme Fayein prit un poste en hôpital avec les avantages et les inconvénients que cela pouvait présenter.

Mais, le désir de constater

par elle-même l'ampleur du sous-développement des pays du tiers-monde, et surtout, la promesse qu'elle s'était faite petite de s'y rendre utile, loin de disparaître au fil des ans, n'en devenait que plus intense. Ce fut alors que pour conjurer le sort réservé en général aux fonctionnaires? Claudie Fayein décida de se donner une autre compétence reconnue: l'ethnologie. De cette science là, personne ne pouvait contester l'obligation de se rendre au loin pour la pratiquer. Engagées davantage pour servir d'alibi, ces études suivies au Musée de l'Homme ne tardèrent pas à se révéler passionnantes et salvatrices pour qui voulait aller à la rencontre d'autres civilisations. La mutuelle liberté bien comprise du couple Fayein fut l'une des conditions pour l'accomplissement d'un rêve qui, compte tenu des mentalités et du contexte de l'époque, paraît encore aujourd'hui assez exceptionnel. C'est ainsi que notre doctoresse devenue donc aussi ethnologue, ayant appris qu'une médecin était demandée au Yémen, posa sa candidature au Ministère des affaires Étrangères. Seule candidate, on fut bien obligé de considérer son cas. Elle reçut par l'intermédiaire du docteur Ribollet, à ce moment en congé en France, mais exerçant normalement au Yémen, l'accord de "Sa Majesté l'Imam Ahmed". "Mon meilleur compagnon comprenant mes profondes raisons me permit de partir un an", écrivait Claudie Fayein. C'était donc décidé. Elle pouvait assurément partir, et tranquille: la maison et les enfants étaient tenus par deux employés de maison et, opportunité salutaire, la tante célibataire de M. Fayein pouvait tenir le rôle rassurant de mère. Par ailleurs, avantage du fonctionnariat, son poste à l'hôpital lui était conservé. Pour assurer le plein succès de son année d'exil, Claudie suivit aussi des cours d'arabe, passa un diplôme de médecine tropicale et fit quelques séances d'équitation dont l'importance, dans un Yémen sans route, équivalait à nos leçons de conduite automobile. De plus, Claudie partirait investie d'une double mission: l'une médicale offerte par l'imam Ahmed, l'autre ethnologique patronnée par Claude Levis-Strauss. Claudie Fayein se documenta également auprès d'une de ses anciennes camarades de Montargis, la doctoresse Lansoy, qui avait exercé au Yémen. Mais sans que cette dernière en eût gardé un mauvais souvenir comme d'autres, aussi étonnant que cela puisse paraître, elle n'en revint pas enthousiaste. Le pays n'était assurément pas enthousiasmant pour tout le monde; même le légendaire commerçant de la mer rouge, Antonin Besse, déconseilla vivement à notre doctoresse-ethnologue de s'aventurer au-delà d'Aden. C'était ne pas connaître Mme Fayein. Le pire avait été envisagé: elle serait enterrée sur place le cas échéant, tous les grands cheikhs locaux en avaient été informés.

Ce que fut le voyage?

Tous ceux qui ont lu "Une Française Médecin au Yémen" le savent. Pour les autres, on ne peut que les encourager à lire ce récit dont l'éditeur, en quatrième de couverture, écrivait: "Le récit est d'un passionnant intérêt humain. Il nous montre le courage de cette praticienne isolée dans un pays difficile, sans médicament, sans aide professionnelle, qui réussit à gagner la sympathie du peuple yéménite, le plus doué et le plus attachant du monde musulman, parce que le plus proche de ses origines". Cela dit, Mme Fayein m'a avoué qu'elle ne serait jamais partie si elle avait su être seule. En effet peu de temps après son arrivée à Sanaâ, le Colonel-Médecin Ribolet, avec qui elle devait travailler, mourut d'une grave maladie. Mme Fayein resta donc le seul personnel médical français au Yémen avec pour tâche celle d'un médecin pour quarante mille habitants. Tous les gouverneurs se battaient pour l'avoir; elle partait même parfois sans la permission de l'Imam comme lorsqu'elle alla soigner le chekh al-Amri de Manakha. Efficace elle l'était assurément, mais il faut dire qu'à cette époque au Yémen, du fait de l'utilisation quasi inexistante de médicaments modernes, le moindre sulfamide ou antibiotique faisait des miracles; mais encore fallait-il en avoir. Le livre de Claudie Fayein raconte notamment les choix douloureux qu'il fallait faire entre malades afin de gérer au mieux la pénurie. Son estime devint tel qu'à la fin du contrat d'un an, l'Imam ne voulut plus la laisser repartir en France. C'est au prix d'efforts répétés du Consul de France que six mois plus tard, notre vénérable doctoresse put enfin rejoindre les siens. Ces derniers, et notamment M. Fayein, commençaient à trouver le temps long d'autant que pendant ses dix-huit mois d'éloignement, la famille ne put entendre le son de la voix de Claudie, malgré ses nombreuses tentatives d'appels téléphoniques. Par ailleurs le courrier, qui mettait via Le Caire plus de trois semaines dans chaque sens et était distribué à la criée sur la place publique, n'était jamais sûr d'atteindre son destinataire.

Tout au long de son séjour,

Claudie ne perdit pas de vue sa double mission, qui par sa bivalence jouissait d'un effet de synergie certain. Ce fut notamment le cas pour l'escapade à Marib dont l'autorisation de l'Imam ne fut obtenue que par l'entremise d'une très respectable patiente, la princesse de Sanaâ, Bedraldine. Au cours de cette escapade, Mme Fayein sympathisa avec l'explorateur et archéologue Jules Barthou âgé alors de soixante ans. Ce fut lui qui tenta quatorze ans plus tôt, de réaliser un film ethnographique sur le Yémen, mais dont malheureusement les trois quarts des rushes furent saisis et sans doute détruits par les askaris de l'imam Yahia. Notons que l'opérateur qui fut embauché pour les prises de vue, était un jeune cinéaste fraîchement sorti de l'école et nommé René Clément et dont chacun connaît aujourd'hui l'œuvre cinématographique. Malgré les pertes, un film fut monté sous le nom de "L'Arabie interdite" et fut même projeté dans de nombreuses universités américaines. À la mort de Jules Barthou en 1965, Claudie Fayein hérita du film qu'elle transmit au Musée de l'Homme où il resta près d'une quinzaine d'années dans les caves sans que personne de cette institution ne s'en souciât. Retrouvant non sans mal la précieuse pellicule, Mme Fayein la fit restaurer à ses frais par les établissements Neyrac-Films, puis n'oubliant pas ses amis yéménites, elle s'empressa d'en offrir une copie à l'actuel président de la république du Yémen, l'original étant toujours conservé par le laboratoire restaurateur. Des vidéos furent même éditées et distribuées par le Centre français d'études yéménites.
"Retrouver ma famille est une chose, quitter le Yémen une autre. Et quitter le Yémen est dur. Dans ces cas là, selon une technique depuis longtemps mise au point, je m'embrume, mais certains souvenirs percent quand même", écrivait Claudie Fayein dans la conclusion de son livre. De toute évidence, après une telle aventure, il n'était pas possible d'en rester là. Mais les contraintes de la vie faisaient qu'il fallait être présent en France auprès des siens, que seule une pratique plus "conforme" de la médecine n'était, semble-t-il, possible.

Alors comment réitérer cette épopée si enivrante?

Quoi de plus puissant transport que celui induit par le recueillement de l'écriture? Un an et demi de retour dans cette autre vie où mysticisme et rationalisme auraient leur place? Le grand prix du reportage "Sciences et Voyages" obtenu dans la revue de son enfance, était un encourageant présage à la création. Mais aussi le désir de communiquer son aventure et son expérience à un ami, aux autres. Sensible aux belles choses Claudie Fayein fut émerveillée par la beauté des paysages et par l'exceptionnelle architecture. Elle s'étonnait qu'en Occident personne semblait en avoir conscience. Et c'est ainsi que le livre naquit. Peu après sa parution, il fut traduit en russe, polonais, yougoslave, hongrois, anglais, allemand, suédois et même clandestinement en persan et bien sûr en arabe par un étudiant dénommé Mossen Al-Aïni, qui devint par la suite premier ministre. L'édition arabe fut même adaptée en feuilleton radiophonique dans lequel Claudie Fayein était jouée par une Yéménite! Le livre fut naturellement le prolongement mental du premier séjour, mais tout en ne pouvant le remplacer, il ouvrit d'autres perspectives, il amplifia une passion déjà galopante pour ce pays. Par ailleurs et de façon peut-être inattendue, c'est la traduction russe dont Claudie Fayein apprit l'existence par des Israéliens, qui permit en 1961 à notre médecin sans frontière de séjourner sept fois en URSS, notamment en Ouzbékistan et au Kazakhstan, grâce aux droit d'auteur bloqués surplace. Par les mêmes moyens, elle se rendit à plusieurs reprises en Yougoslavie et en Hongrie. Il n'est de secret pour personne que Mme Fayein se définit aujourd'hui encore comme athée et marxiste.
Comment donner un prolongement à ce premier voyage? De par la mission dont Claudie Fayein était chargée, il allait de soi qu'elle n'en rentrerait, ni la tête ni les mains vides: en effet en 1954, eut lieu la première exposition française d'ethnologie consacrée au Yémen. Mais malgré son éloignement physique de la misère matérielle des yéménites, pour Claudie Fayein, restaient toujours présentes les deux missions. C'est ainsi que les quarante mille francs du grand prix "Sciences et Voyages", furent transformés en médicaments à destination du Yémen où un médecin italien avait pris le relais.

La traversée du grand cimetière

avant Bab al-Yémen, le vent dans les eucalyptus, les lumières si particulières sculptant les façades ocres et blanches des maisons, les senteurs si présentes, la démarche si typique des gens et leur gentillesse si touchante, la sensation diffuse d'une présence divine ô combien troublante, tout cela ne demandait qu'à raviver la mémoire des sens. Et se sentir à nouveau utile dans un si gratifiant et si beau pays!
Certes, la guerre civile dans laquelle s'isola l'imamat du Yémen de 1962 à 1970, ne facilita pas les choses pour l'obtention d'un nouveau contrat médical. C'est pourtant ce que notre praticienne désormais experte en médecine Yéménite obtint dès 1960 avec de plus cette fois-ci, la permission de se rendre n'importe où à travers le pays, dès l'instant qu'une demande de soin lui était faite. Entre temps, Claudie Fayein avait intégré une cellule de recherche du CNRS, dont le directeur M. Joseph Chelhod avait décidé de centrer les études sur le Yémen. M. Chelhod et Mme Fayein créèrent à cette occasion l'association "France-Yémen" pour opérer un rapprochement entre ces deux pays qui avaient pourtant dans la pratique une frontière commune par Djibouti. Mme Fayein et M. Chelhod se déplacèrent ensemble à travers la toute jeune République arabe du Yémen, et ce faisant, M. Chelhod qui avait l'avantage de parler couramment l'arabe, mais pas celui d'être connu des Yéménites, était bien souvent pris pour le traducteur de Mme Fayein, méprise qui finissait par gêner la deuxième autant qu'elle irritait le premier!
Au cours de cette nouvelle mission, Claudie Fayein fit bien sûr la connaissance de nombreux chercheurs et coopérants dont l'historienne Jacqueline Pirenne et la doctoresse Mme Yvette Vialard installée depuis 1957 à la Nouvelle Mission Médicale française de Taïz, mais surtout, une grande partie de sa famille et de ses amis se succédèrent surplace.
Quand la mission "Chelhod" fut achevée, Mme Fayein eut la possibilité de signer un contrat de deux ans à l'hôpital de Sanaâ. Dès lors elle s'attaqua à la création du Musée de Sanaâ. Lorsque les autorités lui demandèrent de choisir parmi les bâtiments libres, celui qu'elle souhaiterait voir transformer en musée, Claudie Fayein répondit sans hésitation, le palais du vice-roi de Sanaâ. Mme Fayein mit dans cette création toute sa passion, toutes ses qualités et pour se donner toutes les chances de réussite, n'hésita pas à s'entourer des meilleurs conseils comme ceux du Musée de l'Homme, du Conseil international des musées et en particulier de ceux de Georges-Henri Rivière du Musée des Arts et Traditions Populaires: il fallait en effet "accrocher" le peuple yéménite. En 1971, ce fut l'ouverture de la section d'archéologie suivie de celle d'ethnologie. "Au début les yéménites étaient très étonnés que je m'intéresse aux objets de leur vie courante!" me dit Claudie en me montrant, posée sur un coffre une toile yéménite traditionnelle. Et rapidement le Musée eut un grand succès; le but des visites était même parfois inattendu: les travailleurs émigrant en Arabie séoudite venaient se remonter le moral avant la grande absence, en embrassant d'un seul coup tout le pays.

Les yéménites ont un savoir-vivre

dont l'universalité dépasse largement les conventions nationales de la simple politesse; quelle plus belle preuve d'estime pouvait-on donner, que ce vote unanime de l'assemblée - même le chekh al-Akhmar vota pour - donnant le nationalité yéménite à Mme Fayein. Mais aussi, quelle touchante émotion lorsqu'après vingt ans d'absence, un homme humblement vêtu aborda Claudie pour lui offrir un sachet de raisins secs en souvenir des soins dispensés à sa femme!
Claudie Fayein fit déjà vingt-six séjours différents au Yémen et je suis bien certain qu'une foison de choses lui resterait à dire! D'ailleurs initialement l'entretien que j'avais voulu centré sur son premier voyage et premier livre, s'échappa inévitablement à plusieurs reprises de cette période trop restreinte, notamment: "C'était un soir de 1975", me dit Claudie," alors que je me retournais pour pousser la lourde porte de chez moi, je sentis qu'on m'appuyait dans le dos entre les deux omoplates. Très surprise, je fis volte-face et vis dans la pénombre le trou noir d'un revolver. Avant même de voir à qui je pouvais bien avoir à faire, je ma précipitai sur l'intrus en disant en arabe: "Je ne veux pas de ça chez moi! Plus sidéré que je ne l'étais moi-même, l'homme s'enfuit sans demander son reste. J'ai crié. Mon propriétaire est accouru et dans la nuit tombée nous courûmes dans la rue. Je ne retrouvai ni l'auteur, ni même formellement la raison. Mais j'appris que l'ambassade de France reçut des jets de pierres. La lune est malade, disaient les imam. C'est la faute au trop grand nombre d'étrangers dans le pays. Profitaient-ils de cette conjoncture astrale pour renforcer leurs influences menacées, ou croyaient-ils sincèrement qu'il s'agissait d'un message du ciel? Sans aucun doute le gouvernement avait-il eu tort de ne pas signaler cette éclipse à la population, mais le pouvait-il?"
Puis brusquement Claudie, affolée par le temps si rapidement passé, sortit pour voir son mari.

Alors j'éteignis les éclairages

nécessaire à la caméra, et le temps de reprendre mes esprits, les lumières pâles de Paris nocturne inondèrent le petit bureau. Les néons blancs de la ville donnèrent au Sanaâ du tableau naïf près de la fenêtre, un rendu digne des plus beaux clairs de lune yéménite!

Retour sommaire