LETTRES ANGEVINES par Yvon JOSEPH-HENRI
|
|
|
|
|
|
|
|
|
1.1.1 Commentaire de Rousseau sur sa décision de ne partir (§1)
1.1.2 Sa vie quelques jours « autour de la ville » (§2)
1.1.3 Chez M. De Pontverre, curé de Confignon, « terre de Savoie, à deux lieues de Genève » (§§ 3-4-5)
1.1.4 A Annecy, chez Mme de Warens (§§ 6-19)
1.1.5 Evocation de l'arrivée du père de Rousseau,avec un M.Rival, à la recherche de Jean-Jacques; réflexion sur l'intérêt et les sentiments (§§ 20-26)
1.1.6 Suite de l'histoire de Jean-Jacques: le voyage avec Mme de Sabran et son époux (« mon dévot guide et sa sémillante compagne ») (§§ 26-33)
1.1.7 L'arrivée à Turin, l'entrée à « l'Hospice des catéchumènes », le récit de ce séjour de deux mois (« Je venais pour la première fois de ma vie d'être enfermé pendant plus de deux mois » -précision faite au paragraphe de transition n°59) . (§§ 34-58)
N.B. :
§§ 37-43 : réflexion sur la religion [7 §§ !]
§§ 45 : la résistance hors du commun de J.-J.
§§ 46-47 : les pratiques homosexuelles des ecclésiastiques
1.1.8 Le séjour à Turin après le séminaire (§§ 59-78)
1.1.9 Au service de Mme la comtesse de Vercellis (§§ 80-90)
1.1.9.1 le séjour en lui-même (§§ 80-86)
1.1.9.2 Le vol du ruban (§§ 86-90)
1.1.9.3 Réflexions de Rousseau sur son acte
voir graphique 1

Parties
Livre II paragraphes
Sur le plan quantitatif (avec des nuances du fait que seuls le nombre de paragraphes a été pris en compte, et non le nombre de lignes par ex.), on voit de manière évidente que :
L'intérêt de ceci est peut-être d'abord de montrer que ce livre II contient une bonne partie d'événements et de rebondissements. Sans doute aussi le passage à l'Hospice a-t-il une importance particulièrement grande dans la vie de Jean-Jacques. On peut déjà s'étonner de ce que l'on pourrait en dégager sur le plan de la vision religieuse de Rousseau. Ensuite, l'image qu'il donne de l'Hospice est aux antipodes de celle de Mme de Warens. Enfin, sur le plan même du récit, de l'intensité, on pourrait souligner que l'épisode de Mme de Warens apparaît comme un hâvre de paix et de bonheur bien court par rapport au reste du livre II. Et, d'une certaine manière, par la volonté de l'organisation du récit de Rousseau, ce livre I se termine sur une sorte de crime : l'accusation d'un innocent.
- Un livre aux aventures multiples bien qu'il se situe à l'intérieur d'une même année. L'effet est renforcé par :
- Importance de thèmes profonds comme l'amour, la religion, la morale
- Parallèlement, contrepoint de thèmes cocasses par leur caractère décalé ou ridicule, ou hors de propos:
- Omniprésence du narrateur, metteur en scène de ses aventures, juge de lui-même, grand maître du ballet organisé, jouant de surcroît sur le mélange des temps, témoignant de ce que ces Confessions ne sont pas un simple journal où sont consignés de simples souvenirs.
Il est intéressant de comparer le début du livre II et sa fin. Autant, le début souligne l'insouciance de JJ , autant la fin met l'accent sur le point de son remords. Est-ce une manière de souligner que l'insouciance conduit à des actions étourdies ?
Quoiqu'il en soit, JJ apprend. Son regard est lucide. Chez M. de Pontverre, il juge l'homme en tant que philosophe, et s'estime meilleur que lui. Il le juge aussi par rapport à sa situation : il est l'invité, M. de Pontverre est l'hôte; il mérite donc que l'on se contienne et qu'on le laisse croire en ses arguments. Plus tard, JJ découvrira que son envoi au séminaire est un moyen pour le sieur Sabran de gagner de l'argent. Le monde est intéressé et JJ peu à peu en prend conscience. On ne peut manquer d'ailleurs de souligner de quel oeil il analyse la sagesse de Mme Basile ( la bien nommée ?) qui ne lui accorde qu'un peu plus que l'essentiel et se garde de le couvrir de largesses. Enfin, le spectacle qu'il peint de la curée autour de la comtesse de Vercellis achève de nous faire prendre conscience qu'il a les yeux bien ouvert sur le monde dans lequel il est tombé et qu'il s'efforce de combler son retard en matière de connaissance des hommes.
Ce retard paraît considérable à qui jette un oeil, même rapide, sur ce livre II. A peine à la porte de Genève, à quoi songe-t-il ? A un chateau, à un couple de chatelains , à une gente damoiselle, à des voisins dont il se ferait l'intercesseur. Manifestement, le monde, pour Jean-Jacques, se réduit à un roman de chevalerie. Découvre-t-il à l'Hospice une jeune beauté, qui ne semble pas insensible ? Il est incapable de pousser son avantage ! Même chose pour Mme Basile ! Et ce n'est pas l'allusion au caractère vindicatif de l'Italienne qui promet selon lui de faire le mari cocu un beau jour qui devrait suffire à le consoler.
Mais plus frappant, Jean-Jacques ne se connaît pas. Alors qu'il se défie de lui au moment d'aller à "l'audience" de Mme de Warens, il semble pourtant que son attitude ne soit pas étrangère à son succès. Dans quelle mesure, justement, c'est parce qu'il est tendre, faible en apparence, que les femmes lui offrent leur protection ? Car au fond, il suffit d'analyser ses rapports avec la comtesse de Vercellis pour se rendre compte des 3 axes essentiels de sa vie : la plume, l'imagination, la sensibilité. La plume est souvent le moyen pour Jean-Jacques de mieux faire comprendre ses idées : après tout, Mme de Warens lira son mot. Et la comtesse appréciera sans doute Jean Jacques comme secrétaire. Il sent d'ailleurs bien qu'il perd toute influence sur elle en perdant ce rôle. Quant à l'imagination et la sensibilité, c'est ce que l'on retrouve de plus fragrant. C'est cette sensibilité exacerbée qui lui fait rechercher une femme-mère et qui le rend si mal à l'aise avec la froide comtesse, femme de tête.
Enfin, l'imagination,directement liée à la sensibilité, c'est celle au fond qui rend Jean-Jacques fantasque. C'est elle qui le rend bavard quand il ne le faudrait pas, qui le paralyse quand il ne sait pas s'il plaît, qui le fait accuser Marion parce qu'il pense à elle, qui l'induit à penser que le Maure est épileptique et qu'il a besoin de compassion, qui l'empêche de comprendre qu'en entrant à l'Hospice de Turin il vendra son âme, et qui fera qu'il ne le réalisera que quand tout sera consommé...
Pourtant, cette peinture est-elle si innocente que cela ? Rousseau n'a-t-il pas intérêt à privilégier la peinture d'un Jean-Jacques naïf, qui commet ses fautes par étourderie ? Il y a intérêt sur le plan moral et sur le plan littéraire.
Les femmes, dans le livre II, semblent omniprésentes. Par ordre chronologique d'appartition, on peut relever :
- Mme de Warens
- Mme Sabran « une assez bonne femme, plus tranquille le jour que la nuit »
- Une soeur catéchumène
- Son hôtesse, rue du Pô, femme d'un soldat
- Mme Basile, une Italienne,« brune extrêmement piquante »
- Mme la comtesse de Vercellis
- Mme Lorenzi
- Mlle Pontal
- Marion la jeune cuisinière Mauriennoise
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
1. Rousseau retourne chez son ancienne hôtesse. Commentaires sur son « sang allumé » (§1-2)
2. Rousseau et l'aventure avec l'homme au sabre (§3-4-5)
3. Les entretiens avec M. Gaime , modèle du Vicaire savoyard (§§ 6-7-8)
4. Le comte de la Roque a trouvé à Rousseau des protecteurs : le comte de Gouvon, « premier écuyer de la reine, et chef de l'illustre maison de Solar » (§§ 9-10-11-12-13-14-15-16-17-18-19-20-21-22-23-24-25)
§9 : introduction : le comte de la Roque
§§10-12 : peu à peu Rousseau entre dans la maison du comte de Gouvon auprès duquel il a été introduit par le compte de la Roque
§§ 13-16 : Mlle de Breil
§§ 17-19 : peu à peu Rousseau est pris en charge par M. l'abbé de Gouvon . Apprentissage du latin
§§ 20-21 : les perspectives de promotion de Rousseau chez le comte de Gouvon
§§ 22- 23 : Rousseau tombe sous l'influence néfaste de Mussard dit Tord-Gueule et du Genevois Bâcle, son ancien compagnon d'apprentissage.
§§ 24-25 : le comte de Favria lui demandant de cesser ces mauvaises fréquentation, au nom du comte de Gouvon: Rousseau profite de l'occasion pour prendre son congé.
5. Le voyage rocambolesque de Rousseau et de Bâcle jusqu'à Chambéry puis Annecy(§§ 26-31)
6. Chez Mme de Warens (§§ 32- 50)
§32 : réflexion sur l'émotion de Jean-Jacques et son peu de rapport, dans son âme, avec l'intérêt.
§33 : la rencontre, JJ raconte son histoire
§34 : le gîte
§35 : méditation sur les sentiments de JJ
§36 : la chambre de JJ et la nature
§37 : le "ménage" de Mme de Warens , ou l'aisance relative.
§38: le repas
§§ 39-50 : description de la vie de JJ auprès de Mme de Warens. Ses sentiments amoureux, sa passion, ses lectures, leur jeux et entretiens.
7. M. d'Aubonne, chargé de sonder les aptitudes de Rousseau, le déclare très borné (§§ 51-52)
8. Le point de Rousseau sur ce caractère qui le rend si peu apte à la vie en société (§§ 53-60)
9. Rousseau au séminaire (§§ 61-71)
- le lazariste M. Gros,
- le « maudit lazariste » ,
- le jeune abbé faucigneran M. Gâtier (second modèle du Vicaire savoyard).
- La pièce de M. d'Aubonne qui incitera JJ à écrire L'amant de lui-même.
- L'épisode de l'incendie chez Mme de Warens (la remise des voisins cordeliers) et le certificat de miracle réalisé par Rousseau : son exploitation par M. Fréron après les Lettres de la Montagne de Rousseau. (§§ 61-71)
10. Retour chez Mme de Warens : la musique et M. Le Maître, maître de musique de la cathédrale. (§§ 72-87)
- Arrivée de Venture de Villeneuve « Un soir du mois de février » (§§75-79)
- M. Le Maître et son goût du vin (§80)
- La dispute de M. Le Maître et son départ d'Annecy en compagnie de Rousseau (§§81-82)
- Le tour joué à M. Redelet, curé de Seyssel; M.Le Maître se révèle épileptique (§83)
- Passage à Belley (§84)
- Lyon : abandon de Le Maître par Jean Jacques (§§ 85-86 )
« Grâce au Ciel, j'ai fini ce troisième aveu pénible»
- Méditations de Rousseau sur cet épisode de sa vie : la confusion de son esprit mais la sincérité de son récit. (§87)
11. Retour de Rousseau à Annecy , mais Mme de Warens était partie pour Paris ; réflexion sur les raisons possibles de ce voyage(§§ 88-89)
voir graphique 2

Parties
Livre III / paragraphes / contenu bref
Sur le plan quantitatif (avec des nuances du fait que seuls le nombre de paragraphes a été pris en compte, et non le nombre de lignes par ex.), on voit de manière évidente que :
Il est frappant de noter comment, par rapport au livre précédent, les longs passages sont plus nombreux. Cela contribue peut-être à donner une rythme paradoxalement plus rapide à ce livre, d'autant que ce dernier s'étale de 1728 à 1730. De même, on y découvre aussi des ruptures nombreuses. Ainsi, alors qu'il atteint presque au but de son espèce d'apprentissage chez le comte de Gouvon, il rompt avec toute possibilité d'établissement pour se lier avec deux personnages troubles qu'il abandonne rapidement.Ensuite, Jean-Jacques part au séminaire; enfin il repart avec Le Maître et le quitte à Lyon...
De même, si l'épisode de sa vie avec Mme de Warens occupe une grande partie du livre, on s'aperçoit que la relation de sa vie avec Le Maître, ou son épisode du séminaire, sont des temps importants.
Enfin, la tonalité souvent gaie et alerte du texte provient peut-être d'une certaine insouciante de Jean-Jacques qui semble se jouer d'un avenir assuré alors même qu'il semble parfois s'en préoccuper dans le discours qu'il fait. On a ainsi l'impression au fond que la bonne fortune ne l'intéresse qu'à certains moments, lorsqu'il est conscient de son état; par contre, à d'autres moments, il s'emporte et se laisse entraîner par ses pulsions et son imagination.
Enfin, si les femmes paraissent moins nombreuses, la figure de Mme de Warens reste le point central du livre et celui qui organise en quelque sorte toute la dynamique des déplacements de Rousseau.
Il resterait à s'interroger sur la dimension du récit, de ses anticipations et de la relation étroite que Rousseau entretient avec son lecteur.
- On relèvera en bref :
- Les éléments principaux se trouvent dans le caractère hyperbolique, laudatif et la dimension morale donnée au personnage de l'abbé savoyard:
- Un récit alerte qui marque les progrès de Jean Jacques dans la prise de conscience par Mlle de Breil de ses qualités. Parallèlement la montée d'un bonheur doux et immense à la fois et une fin brutale.
- Un portrait brutal mais comique par son caractère outré et caricatural :
- - « Il était court de stature, mais large de carrure; il avait je ne sais quoi de contrefait dans sa taille sans aucune difformité particulière; c'était pour ainsi dire un bossu à épaules plates, mais je crois qu'il boitait un peu »
Le livre III, par rapport au livre II semble marquer une prise de conscience plus grande du monde extérieur et du rapport de Jean-Jacques à ce monde. Est-ce une nouveauté ? Non, puisque le livre I traduisait fortement la relation entre l'apprentissage d'une éducation ou d'un métieur et la psychologie des partenaires en présence, l'enfant et l'adulte. Mais le livre II avait un peu effacé cet aspect face à un Jean-Jacques innocent, qui se laissait peut-être plus porter par les événements qu'il ne contrôlait pas.
Ici, Jean-Jacques ne contrôle pas forcément plus son destin, mais les pauses sont plus longues -même si le temps réel s'écoule plus vite-. Et, l'esprit d'analyse critique de Rousseau apparaît plus en éveil concernant les notions de formations.
|
|
|
Que devient Jean-Jacques sans Mme de Warens ?
1. Il se remet (vite) des malheurs qui s'acharnent sur Le Maître § 1-2
2. Il s'acoquine à Venture, loge chez lui et passe le temps dans le plus grand désoeuvrement (§3)
3. Il se rend chez Merceret, la femme de chambre de Mme de Warens. Avec elle il fait la connaissance de Mlle Giraud qui s'entiche de lui sans aucune réciprocité. §4
4. D'ailleurs, son goût ne le porte pas vers les femmes de condition modeste et qui gagnent leur vie (§5)
5. Pourquoi aussi se contraindraient-ils puisqu'une nouvelle occasion se présente en une journée mémorable, au début de l'été, en compagnie de Mlle de Grafenried et de Mlle Galley ? (§§ 6-7-8-9-10-11-12-13-14-15-16)
6. Après une réflexion sur la supériorité de ce plaisir sur "platonique" sur celui plus concret des lecteurs (§17),
7. Rousseau, que l'absence d'argent inquiète, retrouve Venture qui souhaite lui faire faire connaissance avec le juge-mage Simon , personnage curieux dont Rousseau fait le portrait. Cependant M. Simon ne pourra rien financièrment pour Jean-Jacques (§§ 18-19-20-21-22-23-24-25-26 ).
8. En vain Jean-Jacques guette Mlle Galey dans sa rue. Il finit donc par écrire à son amie Mlle de Grafenried et confie sa lettre à Mlle Giraud. (§§ 27-28)
9. Selon Rousseau, Mlle Giraud, pour le détourner de Mlle Galley, suggère à la Merceret de retourner à Fribourg accompagnée de Jean-Jacques (§§ 29-30 )
10. Rousseau quitte Annecy pour un long périple (§§ 31-38)
11. Séjour à Lausanne (§§39-52)
12. Neuchâtel § 53
13. L'épisode de l'archimandrite (§§ 54-57)
14. Rousseau et l'ambassadeur de France M. de Bonac §§ 58-61
15. Paris (§§ 62-67)
16. Rousseau et la description de ses impressions de voyage. (§68-71)
17. A Lyon (§§ 72-77)
18. M. Rolichon : Rousseau copie de la musique §§ 78-79
19. A Lyon en attendant de rejoindre Mme de Warens , Roussseau fréquente Mlle du Châtelet qui lui fait découvrir Gil Blas de Le Sage qu'il apprécie peu du reste. Il fait la connaissance de Mlle Serre. § 80
20. Le chemin du retour pour rejoindre Mme de Warens §§ 81-82-83-84
21. Les retrouvailles de JJ et de Mme de Warens §§ 85-87
22. Bilan de Rousseau §§ 88-89
1.2.1. Les différents épisodes dans le livre IV des Confessions

1.2.2. Les voyages dans le livre IV des Confessions

Le graphique 1.2.1. laisse bien apparaître l'immense part des voyages dans l'ensemble des épisodes. On remarquer que l'épisode dit "des cerises" occupe la seconde part. Le bilan d'ensemble de ce livre est qu'il est morcelé.
C'est d'ailleurs la même impression que l'on retire du graphie 1.2.2. décomposant les voyages de Rousseau. Trois grands temps apparaissent : Lausanne, voyage vers Lyon, Lyon et Paris.
On peut souligner le caractère assez tranché de la construction de ce livre par rapport aux précédents, même s'il reprend des effets perceptibles antérieurement.
A. Un livre IV qui se situe à la fois dans la continuité des livres précédents mais qui traduit aussi une rupture, un renouvellement du récit
B. La poursuite du portrait de Jean Jacques
L'évocation des paysages se fait à plusieurs reprises dans ce livre des Confessions.
- Annecy , dans l'épisode des cerises §7-8 : " L'aurore un matin me parut si belle, que m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme; c'était la semaine après la Saint-Jean. La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbe et de fleurs; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été, d'un de ces beaux jours qu'on ne voit plus à mon âge, et qu'on n'a jamais vus dans le triste sol où j'habite aujourd'hui.
"Je m'étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmentait, et je me promenais sous des ombrages dans un vallon le long d'un ruisseau."
- Près du lac de Genève (§49) : "l'aspect du lac de Genève et de ses admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier que je ne saurais expliquer, et qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui m'affecte et m'attendrit." [...] " Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né vient enflammer mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. Il me faut absolument un verger au bord de ce lac et non pas d'un autre; il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau. Je ne jouirai d'un bonheur parfait sur la terre que quand j'aurai tout cela. Je ris de la simplicité avec laquelle je suis allé plusieurs fois dans ce pays-là uniquement pour y chercher ce bonheur imaginaire."
- En voyage vers Paris (§62) : "Cependant, quand je passais dans des campagnes agréables, que je voyais des bocages et des ruisseaux, ce touchant aspect me faisait soupirer de regret; je sentais au milieu de ma gloire que mon coeur n'était pas fait pour tant de fracas, et bientôt, sans savoir comment, je me retrouvais au milieu de mes chères bergeries, renonçant pour jamais aux travaux de Mars
- Les goûts de Rousseau (§83 de Lyon à Annecy) : " Au reste, on sait déjà ce que j'entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur."
La nature dans les Confessions est la plupart du temps associée aux voyages de Jean-Jacques. Ce n'est cependant pas toujours le cas, et l'on peut relever des évocations de la nature comme un besoin de "respiration", de "liberté".
- A Neuchâtel, § 54 : " Les dimanches et les jours où j'étais libre, j'allais courir les campagnes et les bois des environs, toujours errant, rêvant, soupirant; et quand j'étais une fois sorti de la ville, je n'y rentrais plus que le soir.
- Nature et littérature , § 68 : " La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque penser quand je reste en place; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière; mon coeur, errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. Si pour les fixer je m'amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris, quelle énergie d'expression je leur donne ! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh ! si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que je n'ai jamais écrits... Pourquoi, direz-vous, ne les pas écrire ? Et pourquoi les écrire ? vous répondrai-je : pourquoi m'ôter le charme actuel de la jouissance, pour dire à d'autres que j'avais joui ? Que m'importaient des lecteurs, un public, et toute la terre, tandis que je planais dans le ciel ? D'ailleurs, portais-je avec moi du papier, des plumes ? Si j'avais pensé à tout cela, rien ne me serait venu. Je ne prévoyais pas que j'aurais des idées; elles viennent quand il leur plaît, non quand il me plaît. Elles ne viennent point, ou elles viennent en foule, elles m'accablent de leur nombre et de leur force. Dix volumes par jour n'auraient pas suffi. Où prendre du temps pour les écrire ? En arrivant je ne songeais qu'à bien dîner. En partant je ne songeais qu'à bien marcher. Je sentais qu'un nouveau paradis m'attendait à la porte. Je ne songeais qu'à l'aller chercher."
- Aux environs de Lyon § 78 : " Je me souviens même d'avoir pasé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il avait fait très chaud ce jour-là, la soirée était charmante; la rosée humectait l'herbe flétrie; point de vent, une nuit tranquille; l'air était frais, sans être froid; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon coeur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul.Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse; le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres; un rossignol était précisément au-dessus de moi; je m'endormis à son chant : mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour: mes yeux, en s'ouvrant, virent l'eau, la verdure, un paysage admirable.
- Le Pas de l'Echelle près de Chambéry § 83 : " Non loin d'une montagne coupée qu'on appelle le Pas-de-l'Echelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à l'endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siècles. On a bordé le chemin d'un parapet pour prévenir les malheurs : cela faisait que je pouvais contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise, car ce qu'il y a de plaisant dans mon goût des lieux escarpés, est qu'ils me font tourner la tête, et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j'avançais le nez, et je restais là des heures entières, entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau bleue dont j'entendais le mugissement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proie qui volaient de roche en roche et de broussaille en broussaille à cent toise au-dessous de moi. Dans les endroits où la pente était assez unie et la broussaille assez claire pour laisser passer des cailloux, j'en allais chercher au loin d'aussi gros que je les pouvais porter; je les rassemblais sur le parapet en pile; puis, les lançant l'un après l'autre, je me délectais à les voir rouler, bondir et voler en mille éclats, avant que d'atteindre le fond du précipice.
Plus près de Chambéry j'eus un spectacle semblable, en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée, que l'eau se détache net et tombe en arcade, assez loin pour qu'on puisse passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé. Mais si l'on ne prend bien ses mesures, on y est aisément trompé, comme je le fus : car, à cause de l'extrême hauteur, l'eau se divise et tombe en poussière, et lorsqu'on approche un peu trop de ce nuage, sans s'apercevoir d'abord qu'on se mouille, à l'instant on est tout trempé."
Parler de la nature nécessite aussi de souligner la présence de la ville.Cette dernière est présente de nombreuses fois dans ce livre des Confessions :
- Genève, la ville : § 33 . " En passant à Genève je n'allai voir personne mais je fus prêt à me trouver mal sur les ponts. Jamais je n'ai vu les murs de cette heureuse ville, jamais je n'y suis entré, sans sentir une certaine défaillance de coeur qui venait d'un excès d'attendrissement. En même temps que la noble image de la liberté m'élevait l'âme, celles de l'égalité, de l'union, de la douceur des moeurs, me touchaient jusqu'aux larmes et m'inspiraient un vif regret d'avoir perdu tous ce biens. Dans quelle erreur j'étais, mais qu'elle était bien naturelle ! Je croyais voir tout cela dans ma patrie, parce que je le portais dans mon coeur.
- Paris, la ville : § 63 : "Combien l'abord de Paris démentit l'idée que j'en avais ! La décoration extérieure que j'avais vue à Turin, la beauté des rues, la symétrie et l'alignement des maisons me faisaient chercher à Paris autre chose encore. Je m'étais figuré une ville aussi belle que grande, de l'aspect le plus imposant, où l'on ne voyait que de superbes rues, des palais de marbre et d'or. En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l'air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisanes et de vieux chapeaux. Tout cela me frappa d'abord à tel point, que tout ce que j'ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n'a pu détruire cette première impression, et qu'il m'en est resté toujours un secret dégoût pour l'habitation de cette capitale. Je puis dire que tout le temps que j'ay ai vécu dans la suite ne fut employé qu'à y chercher des ressources pour me mettre en état d'en vivre éloigné. Tel est le fruit d'une imagination trop active, qui exagère par-dessus l'exagération , et on voit toujours plus que ce qu'on lui dit. On m'avait tant vanté Paris, que je me l'étais figuré comme l'ancienne Babylone, dont je trouverais peut-être autant à rabattre, si je l'avais vue, du portrait que je m'en suis fait.
- Lyon, la ville : § 76 . "Comme à Paris, ni dans aucune autre ville, jamais rien ne m'est arrivé de semblable à ces deux aventures, il m'en est resté une impression peu avantageuse au peuple de Lyon, et j'ai toujours regardé cette ville comme celle de l'Europe où règne la plus affreuse corruption".
BILAN :
On remarque en effet que les passages descriptifs sont nombreux dans ce livre IV. Nombreux sont aussi les évocations de villes, de paysages, et la nature occupe une place privilégiée.
Schématiquement qu'est-ce que la nature pour Rousseau ? On a envie de dire rien tant la nature est liée sans doute à l'imagination de Rousseau et à son état d'esprit . Cependant, on s'aperçoit que la nature est d'abord un lieu de solitude, de liberté. Et Rousseau goûtera cette nature s'il a l'impression d'être libre. Ensuite, l'évocation de la nature est toujours faite de parti pris: c'est une nature de beau temps, c'est une nature qui offre à Rousseau la possibilité de dormir, de vivre d'une manière au fond idyllique.
Le paysage, dans son spectacle doit contribuer à l'exaltation des sentiments par quelque chose de fort, de grand.
Ainsi du lac de Genève, auquel sans doute il reste attaché viscéralement par ses origines et qu'il peuple systématiquement : " Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né vient enflammer mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. Il me faut absolument un verger au bord de ce lac et non pas d'un autre; il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau."
Ainsi aussi du spectacle aux alentours de Lyon : "Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il avait fait très chaud ce jour-là, la soirée était charmante; la rosée humectait l'herbe flétrie; point de vent, une nuit tranquille; l'air était frais, sans être froid; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon coeur à la jouissance de tout cela.". On sent bien dans ce passage tout le contraste entre la chaleur de la journée et la fraîcheur régénératrice du soir. De même une certaine unité se saisit du paysage sous le coucher du soleil : des vapeurs roses dans le ciel, une eau couleur de rose. Un paysage dont l'harmonie est le maître mot. Les Baudelaire mettrait en évidence cette correspondance que Rousseau suggère à peine. Parce que le spectacle de Rousseau est plus un spectacle soulignant la délicatesse. Le seul élément lourd, puissant, est le terme "chargés" soulignant l'abondance des rossignols. Une rosée qui humecte l'herbe, un ciel qui donne ses couleurs rosées à l'eau, qui elle-même évoque la rose, des arbres chargés, des rossignols : c'est le paradis terrestre !
A l'opposé, et le contraste est saisissant, la ville comme Paris évoque la saleté, la pauvreté.
On aura compris que pour Rousseau, la nature est au coeur d'une idéologie qui oppose le sauvage et l'homme civilisé. Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que pour Rousseau la nature n'est jamais qu'un point de départ au vagabondage de l'imagination ou à l'abandon de l'être. Un tel état est-il possible dans l'astreinte d'une vie besogneuse ?
- Avec l'archimandrite § 57 : " Partis de Berne, nous allâmes à Soleure; car le dessein de l'archimandrite était de reprendre la route d'Allemagne, et de s'en retourner par la Hongrie ou par la Pologne, ce qui faisait une route immense : mais comme, chemin faisant, sa bourse s'emplissait plus qu'elle ne se vidait, il craignait peu les détours. Pour moi, qui me plaisais presque autant à cheval qu'à pied, je n'aurais pas mieux demandé que de voyager ainsi toute ma vie "
- De Paris à Lyon § 67 : " La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque penser quand je reste en place; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière; mon coeur, errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux"
- De Lyon à Annecy § 83 :" La vie ambulante est celle qu'il me faut. Faire route à pied par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable : voilà de toutes les manières de vivre celle qui est la plus de mon goût."