Cônes tueurs
On en parle souvent sans les connaître. Les cônes venimeux constituent pourtant un groupe passionnant. Retour sur ces mollusques redoutables, une loupe à la main...et la main gantée.
Parmi les quelques 50 000 espèces (1) de coquillages recensées dans le monde, la famille des cônes est sans doute, avec celle des porcelaines, l'une des plus attractives et des plus intéressantes qui soient. Les récolteurs occasionnels y voient des coquilles aux motifs géométriques et aux couleurs délicates. Les collectionneurs chevronnés y recherchent les espèces les plus rares comme Conus pergrandis ou Conus gauguini - sans compter que Conus gloriamaris, pourtant relativement commun, reste l'une des espèces les plus prisées. Quant aux malacologues, ils y trouvent matière à réflexion : les cônes ont en effet la particularité de posséder, dans leur grande majorité, un appareil venimeux.

Conus aulicus attaquant Scutus unguis, Ile Maurice
Fléchette empoisonnée
Dans la classification complexe des Mollusques, les cônes appartiennent à la classe des Gastropodes, à la sous-classe des Posobranchia, à l'ordre des Neogastropoda et à la super-famille des Conacea. Celle-ci regroupe les Turridae (turrides), les Terebridae (térèbres) et les Conidae, proches parents qui comptent parmi les espèces de coquillages les plus évoluées. Carnivores, ils utilisent, pour capturer leurs proies, un véritable dard venimeux. Lorsqu'une proie est localisée et est suffisamment proche, une sorte de fléchette empoisonnée est éjecté par la trompe et vient frapper la victime. Le venin, assez proche du curare dans sa composition chimique, entraîne en atteignant les centres nerveux une paralysie totale ou partielle quasi-immédiate. Il ne reste plus au prédateur qu'à ingérer sa proie immobile en l'engloutissant dans sa trompe dilatée.

Conus aulicus attaquant Cypraea lynx, Ile Maurice
20 espèces dangereuses
Si les térèbres et les turrides sont relativement inoffensives pour l'homme, il n'en est pas de même pour les cônes. Ces derniers peuvent être classés selon trois grands groupes en fonction de leurs habitudes alimentaires : certaines espèces se nourrissent de vers qu'elles trouvent dans le sable, d'autres de mollusques (dont, parfois, leurs propres congénères), d'autres enfin de poissons. Les piqûres des espèces vermivores peuvent être douloureuses mais ne présentent pas de danger réel pour l'homme, à l'exception des espèces de grande taille comme Conus leopardus ou Conus quercinus. De fait, des quelques 500 à 600 espèces de cônes répertoriées dans le monde, seule une vingtaine est dangereuse. Il s'agit principalement d'espèces molluscivores et piscivores, leur venin devant être assez puissant pour mettre à mal des proies de taille importante et capables de se défendre.
2 à 6 heures
Les espèces les plus venimeuses sont sans conteste Conus geographus, Conus tulipa et Conus striatus, toutes trois piscivores. Parmi les autres cônes dangereux pour l'homme, on peut aussi citer Conus pennaceus, Conus textile, Conus aulicus, Conus magus ou encore Conus marmoreus. Comme pour d'autres prédateurs, il n'a pas été mis en évidence une relation entre la taille du spécimen et sa dangerosité. Il est en revanche probable que les piqûres sont d'autant plus graves que l'individu n'a pas atteint de proie depuis longtemps, la quantité de venin disponible étant alors maximale. A ce propos, sachez que le cône dispose de plusieurs dizaines de dards venimeux : les piqûres peuvent donc être multiples. Le récolteur imprudent ressent d'abord une vive douleur, puis une paralysie progressive pouvant entraîner la mort dans un délai de 2 à 6 heures.

Précautions
La recherche, dans les mer chaudes, de coquillages en général et de cônes en particulier, doit donc se plier à certaines règles de prudence. Ne fouillez jamais dans le sable ou sous les pierres à mains nues, mais utilisez des gants de plongée qui vous protégerons aussi, dans une certaine mesure, d'autres mauvaises rencontres - vive, corail urticant, poisson pierre, etc. Lorsque vous trouvez un cône, saisissez le par la base de la coquille (le coté le plus large) et
surveillez-le. Certaines espèces, notamment Conus striatus, peuvent montrer une étonnante combativité. En outre, sachez que le dard peut transpercer des fines couches de tissus ou de plastique. Quelle que soit l'espèce de cône ramassée et même si sa détermination ne fait aucun doute, prenez tout de même des précautions : d'une part, rien ne ressemble plus à un cône inoffensif dont la coquille est encroûtée par le calcaire qu'un autre cône, venimeux celui-là; d'autre part, certaines espèces sont considérées comme inoffensives par manque de données relatives à leur comportement.
Pas d'antidote
En cas de piqûre, utilisez (encore faut-il en avoir un sous la main) un dispositif aspirant de type Aspivenin. Restez calme, immobilisez le plus possible la partie touchée pour ralentir la dispersion du venin dans le sang, et prévenez les secours. Conservez le cône qui vous a piqué pour le montrer aux médecins. Il n'existe pas d'antidote au venin des cônes, ou plus exactement aux molécules responsables de sa dangerosité, les cônotoxines. Le traitement est donc symptomatique. Pour combattre la douleur, une injection d'analgésique est recommandée. Dans tous les cas, même si la douleur n'est pas forte et que la piqûre semble anodine, prévenez un médecin.

Enfouis dans le sable
Ceci dit, pas de paranoïa. Malgré l'extrême venimosité de certains cônes, les accidents restent très limités - pour autant que l'on puisse se fier à des chiffres imprécis et épars. Quelques dizaines de piqûres mortelles, tout au plus, sont recensée dans la littérature médicale. Certes, les espèces dangereuses ne sont pas rares, à l'image du commun Conus textile. Mais leur habitat restreint les possibilités de rencontres accidentelles. Le jour, on ne les trouve qu'enfouis dans le sable ou cachés sous les pierres. Ces animaux, nocturnes comme bien des coquillages, ne sortent que la nuit de leurs abris pour se nourrir et on n'a jamais vu quiconque marcher dessus par mégarde. Seuls ceux qui cherchent soigneusement trouvent ces cônes.
Surprises
L'aire de répartition des cônes venimeux s'étend dans toute la zone Indo-Pacifique. La seule espèce de Méditerranée, Conus ventricosus, déclinée en autant d'appellations que de régions où on la collecte, est totalement inoffensive. Quant à la région Caraïbe, aucune trace d'une quelconque venimosité des cônes qui y sont représentés n'a jamais été révélée. Ce qui, en l'occurrence, ne permet pas de conclusion hâtive, de nouvelles espèces étant découvertes chaque année. Les cônes, non content d'offrir des coquilles somptueuses, nous réservent peut-être encore des surprises. B.M
(c) Zonatus.com. Une première version de cet article est paru dans le numéro de janvier/février 95 du mensuel Apnéa.
(1) MAJ 10/01/2006. J.P Sidois, auteur du Guide des coquillages de Méditerranée et créateur du Musée des coquillages de St Jean Cap Ferrat, me signale aimablement qu'il "n'existe pas 50 000 espèces mais 117 500 espè ces de Mollusques dont 109 950 avec coquille, terrestres et eau douce inclus (6450 espèces). C'est le dernier inventaire de la classification phylogénétique du vivant - M.H.N. de Paris". Dont acte, et toutes mes excuses aux 59 950 oubliés.
Pour en savoir plus
Un site très complet sur les cônes venimeux, en particulier sur les recherches effectuées sur d'éventuelles applications médicales des cônotoxines : Cone Shell and Conotoxins (en anglais).
An english version of this article is available. Thank's a lot to Bruce Livett, from Cone Shell and Conotoxins, who translate and edit it.
Hay también una versión española. Agradecieron mucho a Alfonso Pina, que mantiene el sitio Malakos, por la traducción.
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